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Des accros dans la Grande Boucle

Dans «La grand-messe», Valéry Rosier attend la caravane du Tour avec des fans têtus.

Dans «La grand-messe», les réalisateurs posent un regard tendre et drôle sur ces spectateurs du Tour de France qui plantent leur camping-car le long du parcours.
Dans «La grand-messe», les réalisateurs posent un regard tendre et drôle sur ces spectateurs du Tour de France qui plantent leur camping-car le long du parcours.
LOUISE PRODUCTIONS

Ingénieur et mathématicien reconverti au septième art, le Wallon Valéry Rosier signe «La grand-messe» avec un autre original, le Méditerranéen Méryl Fortunat-Rossi. Quelques jours avant le passage des coureurs du Tour de France, leurs groupies plantent leurs camping-cars au col d’Izoard et s’échauffent pour applaudir les champions. Les réalisateurs observent ce microcosme à fleur de goudron, des retraités à la routine rodée entre lecture de «L’Équipe», apéro au pastis et promenade digestive.

En apparence, il ne se passe pas grand-chose avant la course. Pourtant, comme dans les photographies du Britannique Martin Parr ou les albums de famille du Français Raymond Depardon, toute une humanité veille. «Je me suis rendu compte, lâche Valéry Rosier avec un rien d’angoisse dans la voix, que jusqu’ici tout mon travail est traversé par une obsession récurrente, la solitude des temps modernes, un monde qui nous isole toujours plus.»

Sur la ligne d’arrivée de «La grand-messe», jugez-vous le film triste ou burlesque? J’ai voulu mettre plein de couches. Je m’affole parfois à entendre les réactions du «horriblement drôle» au «joliment triste». Ma mère le trouve d’un cafard total, mon père hypercomique. En somme, c’est tout moi, doux mélancolique qui ne peut jamais ôter l’humour de sa vision de la vie.

Un humour qui s’interdit la moquerie caustique, non? Je me suis fixé deux règles en matière de documentaire. Ne pas faire ce que je veux des gens que je filme. Ils me donnent une part d’intime, et sur un banc de montage, au filmage même, je pourrais déjà déformer cette matière avec une facilité inouïe. Donc, quand je pressens un gag, je les préviens. L’autre contrat auquel je me tiens, c’est celui passé avec le spectateur. Le documentaire, au-delà d’une potentielle mise en scène, implique un devoir de fidélité, à ma perception de la vérité.

Que doit cette éthique à l’école «Strip-Tease», docu-série belge d’anthologie? J’ai beaucoup rigolé, grandi avec elle, j’adore… même si Jean Libon et Marco Lamensch (ndlr: créateurs de l’émission en 1985) ont pu forcer le trait à outrance dans quelques épisodes. Au-delà, tout documentariste leur doit d’avoir renouvelé la discipline en y insufflant de l’humour. Et c’est un rire qui va «avec» les protagonistes, plus que «contre» eux. La nuance se joue en un plan, trois secondes au montage, un rien!

Comme les photos de Martin Parr où la charge caustique reste «à peu près» civilisée? C’est vrai, toujours à la limite du cadre, de l’adhésion ou du rejet. Mais justement, je crois que c’est au point de rupture, à la frontière, que les choses deviennent intéressantes. Avec mon complice Méryl (Fortunat-Rossi, coréalisateur de «La grand-messe»), nous nous sentions souvent limite, entre fiction et docu. Deux pas en avant, un pas en arrière dans l’injection de réel. Ça finit par perturber le train-train, secoue la réflexion.

Ces fans en camping-car sont-ils vraiment exemplatifs? La similarité de leurs profils nous a pris de court. D’une manière curieuse, ces irréductibles se fondent dans une ressemblance qui occulte leurs professions d’avant, nivelle les milieux sociaux. Peut-être cela vient-il du rapport au Tour de France, une manifestation gratuite qui les autorise à s’installer dans des endroits sublimes d’habitude interdits. «C’est ma maison de campagne partout», me disait un retraité. Le rêve de toute une vie, pour lequel ils ont économisé. Il y a aussi de l’orgueil là-dedans, la fière matérialisation de la liberté, de la vie sans patron, sans obligation.

Et une mélancolie, celle que chante Adamo? Ils la cachent sous la pudeur, personne ne se laisse aller. En fait ils ne rêvent que de ça, de transmission, du lien avec les enfants trop absents.

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