Amos Gitai: «il fallait faire ce film comme un acte civique»

CinémaAvec son film «Le dernier jour d’Yitzhak Rabin», le cinéaste israélien livre un combat qui concerne aussi le présent. Interview

Amos Gitai, cinéaste engagé, signe avec son dernier film l'un de ses plus ambitieux films politiques.

Amos Gitai, cinéaste engagé, signe avec son dernier film l'un de ses plus ambitieux films politiques. Image: AFP PHOTO / TIZIANA FABI

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Politiquement exacerbé, toujours en lutte, Amos Gitaï était lundi de passage à Lausanne pour présenter à la Cinémathèque son dernier métrage, Le dernier jour d’Yitzhak Rabin, essai magistral sur la métamorphose de la haine symbolique en violence bien réelle. Rencontre.

Au-delà des 20 ans de l’assassinat de Rabin, pourquoi ce film maintenant? Je pense que la direction que le pays est en train de prendre est plutôt inquiétante, qu’il fallait aussi faire ce film comme un acte civique.

A votre sens, il s’agit de l’événement le plus important de l’histoire récente d’Israël? Je trouve. L’assassinat de Rabin a aussi décapité l’effort de réconciliation dans le conflit israélo-palestinien et, depuis, nous vivons dans le résultat de cet assassinat.

S’agit-il de votre film le plus politique? J’ai aussi fait beaucoup de films documentaires, comme Journal de campagne ou Bait (House), mais il est clair que celui-là a une dimension politique évidente. Je veux aussi rendre hommage aux 70 comédiens israéliens qui en ont fait l’œuvre collective de gens concernés par ce qui se passe dans le pays et qui ont adhéré au projet comme à une prise de conscience.

Avec Benyamin Netanyahou qui se maintient au pouvoir, la chasse aux sorcières des progressistes ne fait pourtant que s’intensifier? Oui, il y a un vrai dérapage du pouvoir israélien. La ministre de la Culture se permet de faire fermer le seul théâtre arabe et veut limiter le droit d’expression. Le ministre de l’Education veut interdire des livres. Le ministre de la Justice veut faire passer une série de lois délirantes… Il y a un ensemble de gens au pouvoir aujourd’hui dont la démarche est inquiétante.

Comment mesurez-vous le danger à s’opposer comme vous le faites? Vous savez, j’ai déjà presque été tué dans la guerre du Kippour et j’avais 23 ans. Depuis, pas mal de temps a passé. Je fais les choses que j’ai envie de dire et, à partir de là, cela ne m’appartient plus.

Des pressions sont-elles exercées? Je crois que pour les jeunes cinéastes et pour tous les créateurs qui sont l’avenir et l’âme du pays, il y a des pressions pour limiter leur expression sur des choses importantes et c’est un vrai dommage causé à la culture israélienne. Si l’on en arrive à ressembler à ce régime autoritaire, cela va nous affaiblir. Que ce soit en Suisse, en Europe ou en Amérique, le délire d’extrême droite au nom du patriotisme est toujours une connerie qui nous rend plus faibles. Israël doit rester une société ouverte.

Vous revendiquez une démarche politique. Cela va jusqu’à critiquer les artistes qui ne s’engagent pas? Il ne faut pas suivre une ligne strictement politique. Il faut que l’art existe par ses propres valeurs, mais il faut aussi parler des questions qui touchent le réel et là je crois qu’il y a des secteurs des arts plastiques et du cinéma qui sont en retrait. Picasso a fait Guernica à partir des bombardements de la Luftwaffe sur des villages basques. C’est une affirmation, mais aussi un grand geste artistique. L’un ne nie pas l’autre.

Comment faites-vous pour garder de la curiosité envers ceux que vous combattez, les tenants du discours ultrareligieux par exemple? Je ne veux pas caricaturer l’autre, même si je me bats contre lui. Pour révéler les dangers de l’autre, que je n’aime pas, je dois lui donner de la force, de la conviction, de l’existence. C’est une erreur de céder à des magouilles démagogiques qui soutiennent strictement son propre point de vue idéologique. Il faut donner confiance aux spectateurs pour qu’ils comprennent les dialectiques et les contradictions.

La réunion d’intégristes ne verse-t-elle pas dans la caricature? Tout est réel, basé sur des faits, autrement j’aurais déjà eu 1000 procès. Ces propos, on les trouve dans leurs textes qui dénoncent Rabin et Peres comme appartenant à une secte satanique. J’ai des preuves de chaque mot, même ceux de cette psychiatre qui prétend que Rabin est schizoïde.

Dans le climat de haine de 1995 que vous détaillez, vous privilégiez la volonté destructrice des ennemis de la paix? Oui, tout à fait. En retravaillant la matière (ndlr: les retranscriptions de la commission Shamgar auxquelles le cinéaste a eu accès ), j’ai moi-même été surpris par le niveau de haine et de violence qui était dirigé contre lui.

D’un autre côté, vous laissez aussi beaucoup de portes ouvertes à l’interprétation? C’est l’expérience que j’aime en tant que spectateur. J’aime le spectateur interprète, pas le spectateur consommateur. Pour moi, le film qui m’impressionne le plus commence quand la projection s’arrête. Un film qui demande un travail d’interprétation laisse des traces.

Votre combat est-il désespéré? Quand on se lance dans un combat, il ne faut pas désespérer à l’avance.

Créé: 16.03.2016, 10h38

Critique

«Le dernier jour d’Yitzhak Rabin» (Isr./Fr., 150’, 16/16)

A partir de l’assassinat controversé du premier ministre israélien Yitzhak Rabin en 1995, Amos Gitaï, architecte devenu cinéaste, a bâti un film composite réunissant images d’archives, fictions basées sur des documents réels et mise en scène de la commission Shamgar chargée d’élucider les circonstances de la mort de l’homme d’Etat. Amos Gitaï a eu accès aux retranscriptions des audiences de la commission, ce qui donne à son film un poids inédit. Mais c’est surtout dans sa capacité à agencer ses éléments disparates que le cinéaste impressionne, en dramaturge d’une subtilité et d’une efficacité redoutables. Dressant le portrait d’une société religieuse et ultranationaliste versant dans la haine – jusqu’à une possible malédiction rabbinique! –, le metteur en scène en induit avec habileté un passage à la violence presque prémédité. Cette description d’un vecteur de la haine transforme son film, bien plus qu’un thriller politique, en un avertissement universel.

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