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L'art de savoir faire l'amour à la lettre

Dans «Le mystère Henry Pick», Fabrice Luchini, passionné de Céline, Nietzsche ou Flaubert déjoue les pièges d’un roman de David Foenkinos. Sans sombrer dans la bluette.

L'acteur français Fabrice Luchini
L'acteur français Fabrice Luchini
AFP

Comme un Don Juan qui cabotine après une performance, Fabrice Luchini interroge avant de conclure: «Vous avez aimé?» Auparavant, «le vagabond idéologique», tel qu’il se définit ces jours, aura mouillé de larmes plusieurs quatrains de vers précoces de Rimbaud à sa mère, retrouvé de la vigueur discursive avec Molière ou Valéry, fouetté Nietzsche, Marx ou Murray.

Dans «Le mystère Henri Pick» (voir la vidéo ci-dessus), une comédie de Rémy Besançon, ce comédien lettré du soir au matin déclame du David Foenkinos. «Un auteur que je connaissais mal», note-t-il avec pudeur ou politesse. «Et je n’ai pas lu le livre.» Par contre, l’intellectuel autodidacte s’enfièvre pour cette histoire d’arnaque littéraire qui voit le manuscrit signé par un pizzaïolo en province devenir best-seller. «La Bretagne, (Camille) Cottin et moi! Pas de sexe concret, que de la consanguinité érotique!» ronfle Fabrice Luchini. «Une montée de sève dans ce monde de mensonges, une machine à jouer!»

La littérature, c’est votre fonds de commerce?

Comme vous y allez… mais c’est vrai, cette petite boutique m’a été miraculeusement offerte. Car rien dans ma vie de mauvais élève chassé des études à 13 ans, garçon coiffeur à 14, ne le laissait prévoir. Sans commerce opportuniste pourtant, tous les acteurs se découvrent une spécialité à défendre. Chez moi, ce fut cet amour absolu pour la grande écriture française du 17e s., La Fontaine, Molière, Corneille, Racine, un éblouissement qui s’est imposé comme un devoir de transmission. Il m’a fallu 45 ans pour mesurer l’ambition de ce projet. Désormais, j’y consacre 60% de mon temps. Et dans une heure, je serai, sur scène, à lire Freud, Marx, Peguy.

Après ces sommets, où situer David Foenkinos dont est tiré «Le mystère d’Henri Pick»?

C’est vrai que là, ce n’est pas la même folie. Mais du plaisir spirituel qui ne prend pas les gens pour des cons, sans non plus escalader des pics de la métaphysique. Ça cousine avec «La discrète», de Christian Vincent, ou «Dans ma chambre», de François Ozon, des comédies sophistiquées mais pas absconses. Attention, je ne juge pas cet humour supérieur aux Tuche, je n’ai pas ce talent-là. De toute façon, mon métier n’est pas de juger mais d’articuler la plausibilité. Et de rester un acteur aimable, attentif à l’altérité.

Que vouliez-vous dire avec cette formule: «On devient le comédien de l’homme qu’on est»?

Jouvet parle ainsi du porte-parole intime. À mon âge, je ne joue plus que la partition des couleurs acquises.

Aux derniers Césars, Kristin Scott Thomas a souligné la supériorité de votre esprit français sur le sex-appeal de Robert Redford.

Était-ce bienveillant au moins? Je n’étais pas à cette soirée ennuyeuse à périr. Au-delà, n’oublions jamais la phrase de Duras: «Les femmes jouissent d’abord par l’oreille». L’ouïe érotique, c’est quand même balèze. L’esprit français, de là… les bavards, les mondains, qui dénaturent la beauté du langage ne m’amusent pas du tout. Ils n’ont rien à dire de puissamment corporel, occupent le temps de leur futilité. J’adore Céline quand il parle d’une concierge: «Il m’aurait intéressé de savoir si elle pensait quelquefois à quelque chose, et non, elle parlait énormément sans jamais penser.»

Mais vous parlez tout le temps!

Converser m’intéresse, parce que la littérature, dit Paul Valéry, a d’abord été orale. Un acte essentiel de mon métier. Et je ne m’ennuie pas. Ça me fait penser à «Mme Bovary». Je cite mal Flaubert mais il écrit à peu près sur l’ennui d’Emma Bovary: «Même à table, elle apportait son livre. Les conversations de Charles Bovary étaient plates comme un trottoir de rue, les idées de tout le monde s’y promenaient.» Ça, c’est la beauté absolue. J’y retourne sans cesse.

Cette gloutonnerie viendrait-elle compenser une frustration d’écrivain raté?

Oh non. J’ai tenté un livre, «Comédie Française», de petites confidences, un exercice d’admiration. Non pas que je me prenne pour Cioran. Plus simplement, je n’ai pas la structure organique, psychique et rythmique pour écrire.

Il y avait quand même ce passage hilarant où vous vous extasiez sur la présence d’un chapeau chez Roland Barthes, et lui vous rétorque: «Mais Fabrice, je suis basque!»

L’anecdote est authentique. Je l’avais sorti de son fauteuil pour lui montrer ce truc que je trouvais génial dans l’entrée de son appartement. Ce béret sur un portemanteau me semblait décisif, existentiel, rarissime à Paris. J’étais dans l’emphase et la pompe, et voilà qu’il me fait, sans doute pour la première fois de sa vie!, un trafic associatif banal: «Mais Fabrice, je suis basque!» En relatant cette histoire, c’est vrai que j’ai eu mon petit moment de gloire… mais pour écrire «À la recherche du temps perdu», il en faut beaucoup de ces fulgurances. Chez les Verdurin et les Guermantes, elles se produisent à toutes les minutes. Question de tempérament littéraire. Moi je ne suis qu’un homme qui le sert.

Ne songiez-vous pas à l’Académie française?

Depuis une quinzaine de jours, j’ai renoncé. Hélène Carrere m’avait rappelé cette idée de Jean d’Ormesson et Valéry Giscard d’Estaing. Or, je suis asocial, inapte à la relation, agressif et impatient. Je n’ai plus l’âge de demander de m’aimer bien. Et comme dit Nietzsche, «Que le prochain est dur à digérer!» Alors, me taper ces Académiciens pour qu’ils votent pour moi en plus! Moi qui hais tous les hommes: «Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants/Et les autres pour être aux méchants, complaisants». Alceste.

Et vous allez le dire à mille personnes?

Oui, c’est ça. Un gros paradoxe. Et je vais même dans un bel élan d’hystérie, essayer de les séduire. Et si la grâce me traverse, ces 1072 personnes qui vont me supporter durant 1 h 50, vont m’éblouir de renvois de vanité narcissique absolument submergeants. Cette communion ahurissante de puissance m’émeut toujours, même si je n’y crois pas trop.

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