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Bande à part filme la Suisse en série

Le quatuor excentrique présente à Soleure Ondes de choc, collection de téléfilms inspirés de faits divers. Première.

Depuis 2009, Bande à part n’évoque plus seulement un classique de Jean-Luc Godard. Sous cette bannière, le quatuor excentrique formé par Lionel Baier, Jean-Stéphane Bron, Ursula Meier et Frédéric Mermoud bouleverse le paysage cinématographique suisse. Et ça se fait savoir: fait rare, Ondes de choc, leur première collaboration collective pour la télévision, vient d’être honorée d’une sélection officielle à la Berlinale. Les Journées de Soleure présenteront en avant-première cette collection de fictions inspirées de faits divers romands. «Nous en rêvassions avec le fantasme de réinventer la série», se souvient Mermoud. «Nous parlions de film à sketches, de courts-métrages», confirme Baier. «La RTS était demandeuse de concepts neufs, l’idée s’est concrétisée», conclut Bron.

Dans cette maison de production fraternelle, chacun progresse en solo. L’hypersensibilité en bandoulière, le branché Baier s’installe à l’ECAL, le philosophe Mermoud exporte ses élégances sur Canal+. Ursula Meier se bâtit avec Home du cinéma de calibre international, Bron une vision finaude d’observateur politique. «Seul notre sens de l’humour nous rassemble», note-t-il. «Nos obsessions personnelles nous font marrer, s’amuse Ursula, et il y a beaucoup d’attention, de délicatesse chez ces trois mecs». Chez eux, la complicité fait bloc, enracinée. «Elle échappe aux débordements d’ego des artistes, car elle est partie d’amitiés anciennes sur lesquelles se greffent nos admirations pour le travail des autres», relève Baier. «Nos différences nous soudent, même face à la télévision», nuance Mermoud, réalisateur de la dernière saison d’Engrenages.

Car fait inédit, Ondes de choc les voit frayer avec la télé nationale et Arte. «Nous n’avons pas de complexe «rentiers de la RTS», au contraire, notre rapport avec l’institution reste globalement créatif.» Et même «affectif», ajoute Baier. «Jadis, la télé, ça rassemblait les gens, rythmait la semaine. Au-delà, si les cinéastes alémaniques ont des rapports conflictuels avec leur télé, ici, historiquement, la RTS relève de l’ADN des cinéastes.» Débat à suivre, typique de l’esprit Bande à part.

À propos d’Ondes de choc, en chœur, les membres fondateurs s’accordent sur «le hasard inconscient» qui, en fil rouge, flashe sur l’adolescence. Du sadique de Romont dans Prénom: Mathieu à l’étudiant double parricide de Journal de ma tête, du clandestin en fuite de La v allée au gamin rescapé de Sirius, la collection cerne des petits-enfants du siècle. Les cinéastes affirment n’avoir pratiqué aucune séance de groupe pour décider des faits divers choisis. «Nous n’avons pas plus fixé de règles, indique Baier, producteur de l’ensemble. La figure de l’ado au centre, ce fut une surprise! On s’est retrouvé avec ces jeunes hommes dont la trajectoire se décantait à mesure de l’avancée du projet. La collaboration RTS et Arte a simplement poussé à mettre ce fait en évidence.»

Ce partenariat européen assure encore un budget «vaillant» selon Mermoud – 1,2 million d’euros par épisode, là où chez Canal, par exemple, une production similaire tournerait autour des 2,5 millions. Surtout, ajoute Baier, «la collaboration RTS/Arte oblige à soigner à la fois l’ancrage régional et la lecture à un niveau supérieur, au-dessus de balises nationales». Reste que «la Suisse n’a jamais été filmée comme ça», s’enorgueillit-il. «Le fait divers, tel un marqueur culturel, bouscule le cliché helvète d’un pays lisse, qui d’ailleurs a toujours peiné à se raconter. Dans nos villages, il n’y a pas de monument aux morts comme en France ou en Pologne. Du coup, ces affaires criminelles prennent un incroyable relief narratif. De leur caractère «c’est pas possible!» émerge soudain l’immensité de catastrophes à échelle shakespearienne.» A suivre donc.

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«Journal de ma tête» d’Ursula Meier

Le fait divers

En 2009, à Cugy, Benjamin tue père et mère. Le juge charge sa prof de français, qui par ses conseils de lecture aurait exacerbé cette violence en lui.

L’angle

«Bien sûr, j’avais envie de filmer Kacey (Mottet Klein, son acteur fétiche), son corps de 18 ans. Paradoxe, ici, il s’agit de se désincarner d’abord, avant de, peu à peu, se réhumaniser.» Ursula Meier a aussi choisi ce cas car il reflète en miroir l’exercice d’Ondes de choc, entre fiction et réalité. «Cette prof s’est réfugiée derrière un mur de romans passionnels, que tout à coup la réalité vient fracasser.» Loin du sensationnalisme inhérent au fait divers, le meurtre est peu montré. «Je voulais couper le cordon, aller vers l’exposition de l’inexplicable. Depuis Des épaules solides, je reste fascinée par la souffrance qui naît de la perte de contrôle physique. Ici, le déraillement d’une tête.»

Le résultat

S’il s’inscrit dans le cahier des charges, Journal de ma tête garde un maximum de singularité par rapport aux trois autres segments. «Je crois que la manière d’appréhender un fait divers en dit beaucoup sur nous.» Pour «la matheuse qui longtemps a craint les mots», il s’agit d’apprivoiser un langage tout en jaugeant son pouvoir d’influence. «En Suisse, j’ai subi un système éducatif assez rigide. Pour être considérée comme une bonne élève, il fallait s’adapter.» Ainsi, la littérature pose en instrument puissant, voire maléfique. «Je comprends ce juge choqué, qui, peu habitué à une telle affaire dans sa petite province, veut à tout prix trouver un coupable. Moi, je pense que Benjamin a été aidé par ses lectures, l’écriture. Les mots l’ont tenu, puis ses digues mentales fissurées ont rompu.» Par touches minimalistes, l’épisode balaie comme un tsunami émotionnel.

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«Sirius» de Frédéric Mermoud

Le fait divers

En 1994, en Valais et à Fribourg, la secte Ordre du Temple solaire prépare durant cinq jours 48 de ses membres au dernier voyage.

L’angle

«En ce qui me concerne, je trouve délicat d’accéder au vécu de personnes réelles. La plupart des faits relatés sont vérifiés dans un substrat documenté. Mais j’ai tendu à restituer du dépouillement: j’avais été frappé à l’époque par les images kitsch des reconstitutions. Du coup, on peinait à éprouver un lien avec ces êtres au bord de la folie et du mystère, ils étaient jugés d’emblée.» Un autre axe de réflexion a orienté le réalisateur. «Comprendre ce que cette histoire raconte aujourd’hui, notamment dans ce besoin de réponses spirituelles, cette révolte contemporaine qui pousse à fantasmer sur des gourous, fragilise malgré le prisme rationnel des lois.» L’universitaire Frédéric Mermoud sait combien le fait divers a pu magnétiser les artistes, de Duras à Chessex. «Sans doute parce qu’ils cristallisent des événements irréductibles et tissent des liens vers des réalités sociologiques. Ces crimes sordides racontent aussi une région, et l’idée d’Ondes de choc part de cette volonté. Ces segments m’apparaissent désormais comme les quatre points cardinaux d’une géographie très romande, avec une communauté inattendue de personnages.»

Le résultat

Classieux à son habitude, Mermoud réussit à apporter une touche originale à un dossier si souvent revisité par journalistes et artistes qu’il semblait saturé d’infos à jamais. Habile à indiquer la porosité des sentiments née de l’affaiblissement physique et la manipulation des esprits (voir sa mise en scène des «Revenants »!), il capte le mécanisme destructeur induit par cette folie morbide et… subjugue à son tour.

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«Prénom: Mathieu» de Lionel Baier

Le fait divers

En 1986, un jeune homme survit au «sadique de Romont», violeur et meurtrier. Il identifie le tueur en série par, notamment, un portrait-robot.

L’angle

Le réalisateur Lionel Baier réussit à porter un regard neuf sur une affaire hyperdocumentée. Il change les noms, a évité de rencontrer la dernière victime, se détourne du documentaire pur. «Je n’avais aucune envie de tourner une série à l’américaine, genre NCIS avec discussions technologiques, éléments scientifiques, etc. Je voulais décrocher de la réalité.» Concentré sur le rescapé rebaptisé Mathieu, son récit met en évidence des faits peu soulignés jusqu’ici. «J’ai été frappé par le manque d’encadrement psychologique offert aux gens qui avaient vécu cette histoire. Ils restent assez seuls. D’un autre côté, cette promiscuité permet de les aborder assez facilement.» La reconstitution montre aussi combien la police était peu préoccupée de piétiner des indices. «Il y a beaucoup de maladresse…»

Le résultat

Sur un sujet hypermédiatisé, Lionel Baier garde son souffle de cinéaste viscéral jusque dans les moindres terminaisons nerveuses de la narration. Dopé par les flashes mémoriels de Mathieu, le suspense file sur des pistes inédites. Ainsi de la personnalité de l’enquêteur. Son obsession maladive pour le dossier, sa présence insidieuse, son caractère oblique induisent le malaise. Avec un même pouvoir suggestif, le réalisateur convoque le présent. Qu’il s’agisse d’un détail, ce poste de télé omniprésent dans les salons face aux tablettes actuelles, le voyeurisme ambiant qui ne cesse d’enfler, l’évolution aussi des mentalités. «Je me suis demandé ce que j’aurais changé si j’avais filmé pour le cinéma. Mais la RTS n’a rien exigé quant à l’audimat ou le prime time. Classe, elle nous a soutenus en tant qu’auteurs.»

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«La vallée» de Jean-Stéphane Bron

Le fait divers

En 2010, deux banlieusards quittent Lyon pour voler des voitures en Suisse. Le casse tourne mal, la traque commence à la frontière, dans la «Vallée».

L’angle

Le cinéaste avoue avoir éprouvé de la jubilation à filmer des cascades et des poursuites. «Presque comme un gamin! Réussir à filmer ces vols de bagnole dans ce bout de pays et que cela soit crédible, c’était mon défi personnel.» Sous la boutade, une ambition plus forte encore: «Il me fallait m’écarter de cette histoire policière concrète, «le drame de l’A1», et dériver, à la manière du personnage pourchassé dans les neiges, vers la fable fantastique.» De là, le polar s’efface peu à peu. «J’ai voulu montrer un no man’s land, nos montagnes, où les migrants viennent s’enterrer comme dans un cimetière, indique Jean-Stéphane Bron. Tranchant avec les habituelles cartes postales enchanteresses, la nature apparaît dans une abstraction glaciale et tourmentée. «Il me fallait raconter la Suisse à travers sa géographie ordonnée, exploiter ce territoire de cinéma tout en l’ancrant dans une vérité.»

Le résultat

Le réalisateur l’admet avec ironie: «La fiction n’est clairement pas mon domaine de prédilection.» Pourtant, sa Vallée fantomatique claque, cortège d’ombres funestes. À l’instar de ses collègues dans Ondes de choc, le traitement exigeant aiguise le regard, rend attentif à l’infime. Jusqu’à la chute au caractère abrupt, peu fréquent en prime time à la télévision, qui rappelle en un plan combien sont occultées ces réalités banalisées à force d’être répétées dans les infos quotidiennes. Soudain remontent alors des images, celles de Voyage vers l’espoir, un film de Xavier Koller honoré d’un Oscar. Il date de 1990.

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