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«La beauté de la vérité se paie très cher»

La cinéaste Claire Simon recevait lundi le Prix Maître du Réel à Nyon. Interview

Première femme à décrocher le Prix Maître du Réel de Nyon, Claire Simon est la cinquième cinéaste ainsi récompensée.
Première femme à décrocher le Prix Maître du Réel de Nyon, Claire Simon est la cinquième cinéaste ainsi récompensée.
VANESSA CARDOSO

Un pied dans le documentaire, l’autre dans la fiction, Claire Simon a construit une œuvre cinématographique à la fois forte et fragile. Puissante par ce qu’elle suppose d’engagement, cette conscience qu’elle a de travailler à même «la chair humaine».

Précaire non seulement par les moyens financiers parfois modestes, mais aussi, et surtout, par la spontanéité d’une démarche qui improvise constamment autour de l’avènement d’un miracle devant sa caméra à la sensibilité équilibriste. En cette année 2018 d’un féminisme qui retrouve un second souffle, il est heureux que le Prix Maître du Réel de Visions du Réel revienne à cette cinéaste combative et résistante, inventant de nouveaux chemins visuels dans la complexité – et l’injustice – du monde. Entretien avec une lauréate très diserte, également à l’honneur d’une rétrospective de la Cinémathèque suisse.

Le réel: qu’évoque ce mot pour votre pratique de cinéaste? Une notion simple et compliquée, un peu comme Dieu…

C’est la même chose! Cela pourrait nous mener à une très longue discussion philosophique… Le cinéma a naturellement à voir avec le réel, même quand il s’agit de fiction, au contraire de la littérature qui travaille avec les mots. J’aime la position qui consiste à dire, à se mettre en rapport direct avec le chaos et à être capable d’en tirer une histoire, de la raconter.

Chacune de vos histoires est un pari, sans garantie?

On espère que l’histoire que l’on a devinée va apparaître… Je filme un scénario, je suis liée au temps, là où un Frederick Wiseman, pour lequel j’ai la plus grande admiration, est un cinéaste qui opère par coupe, dans un lieu, à un moment donné.

Le terrain, le contexte, est un élément clef dans vos explorations?

Parfois c’est le pari. Pour «Le concours», l’idée était que cette sélection de jeunes cinéastes allait raconter une histoire. Juste filmer la machine et il y aurait du suspense, des émotions, un château fort à attaquer, des élus. C’est «Fame» en version documentaire! J’avais travaillé dix ans dans cette école de cinéma, la plus fameuse de France (Ndlr: la Fémis). À part le directeur, personne n’a compris. Ils pensaient que c’était un film de commande, institutionnel. Il y a un aveuglement très grand sur les récits qui les traversent. C’est aussi ma dimension anthropologique: savoir reculer un peu, pour mieux raconter.

Cette visée passe aussi fortement par le montage?

Bien sûr, mais celui-ci doit reprendre le parti pris du tournage. Depuis la nuit des temps, les questions humaines tournent autour de la fabrique des récits. Ils doivent raconter nos vies les plus ordinaires, mais en leur conférant une dimension mythologique. Le cinéma traditionnel de fiction, disons académique, c’est un peu comme la peinture religieuse. Changer les récits ne va pas toujours de soi.

Il y a dans vos films une banalité du tragique comme on a pu dire qu’il y a une banalité du mal?

Dans le cinéma documentaire, cela arrive d’un coup. La mort peut faire irruption, une histoire se dessine. J’ai vu trois films hier au festival et cela revient sans cesse, par exemple dans «Kati with an I» du réalisateur Robert Greene. Le banal, c’est le cinéma. Le héros d’un film, c’est l’homme ordinaire. C’est déjà le cas dans le roman bourgeois du XIXe. Aujourd’hui, l’extraordinaire – qui relève plus du journalistique – domine. Le documentaire se sent obligé de raconter Daech, Gaza, les réfugiés. C’est parfois indispensable. Je considère toujours le film «Shoah» comme d’une portée cinématographique très profonde. Mais je suis sur un autre chemin.

L’intimité chez vous rejoint…

La politique! Je suis féministe, je porte cette vision des filles qui voient l’autre côté du monde, les coulisses de la vie.

Les hommes en sont incapables?

Une anecdote? L’historien George Duby, qui avait écrit sur les femmes, était en pleine discussion avec des collègues au Collège de France. Il s’interrompt soudain et demande à son amie Françoise Héritier si elle ne veut pas prendre des notes. C’était la seule femme de l’assemblée.

Comment évaluez-vous la postérité de votre pratique entre docu et fiction?

Ce n’est pas seulement la mienne. Dès les années 90, nous nous sommes associés, Dominique Cabrera, Mariana Otero, Nicolas Philibert et moi, pour partager nos démarches. Nous avons changé le cinéma français et même mondial, je le dis en toute modestie, à la suite d’un Raymond Depardon ou d’un Johan van der Keuken. La TV, Arte par exemple, nous a parfois soutenus, mais la télévision s’intéresse trop souvent à ce qui marchait hier. Nous avons bâti avec de l’incarnation réelle, la beauté du vrai. Et c’est tellement fort que cela hypnotise le spectateur qui croit qu’il suffit de poser sa caméra pour y arriver. La beauté de la vérité, du rapport direct, se paie très cher, mais cela vaut le coup.

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