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C’est beau le cinéma quand on y pense

Malgré l’échec sévère il y a 8 ans, de «Rose et Noir», sa précédente mise en scène, Gérard Jugnot persiste et signe «C’est beau la vie quand on y pense». A méditer.

Déjà dégarni à ses débuts dans les années septante, Gérard Jugnot traverse les époques en toute impunité. Le rondouillard des Bronzésn’a pas changé d’avis sur le Père Noël, cette ordure, ni sur l’art de la comédie. «C’est drôle, ou pas.» Question d’éducation sans doute. Son père lui flanqua des coups de latte pour lui ôter de la tronche ses envies dramatiques, avant de l’aider à enfoncer les clous de la charpente du Théâtre du Splendid. Ils sont comme ça dans la famille Jugnot, toujours en train de tenter le grand écart. Aquaboniste désespéré dans le plus pur cliché du tragédien clownesque, le Parisien se dope à l’humour thérapeutique.

Sa quatorzième mise en scène sans ses potes du Splendid, C’est beau la vie quand on y pense, titre avec poésie et sans points de suspension, ses velléités d’introspection. Soit l’histoire d’un mec désespéré par la mort de son fils, qui se lie avec celui qui s’en est vu greffer le cœur. Plus tire-larmes, c’est mort, et pourtant, ça bat encore. «Je joue un raté de la plus extrême médiocrité. Ce type, c’est l’Hôpital qui se fout de la Charité, puisqu’il devient le référent de ce pauvre gosse greffé. L’un et l’autre vont apprendre dans la douleur. Ça me plaît, cette renaissance en parallèle.»

– Pour un pessimiste invétéré, vous voilà bien optimiste, non?

– J’aime croire que les gens ne sont pas totalement mauvais. Bon, c’est du cinéma, évidemment. Ce qui se raconte dans les films ne reflète pas les comportements dans la vie. J’adhère à Jean Cocteau, quand il disait: «Le poète est un menteur qui dit la vérité.» Je commence seulement à comprendre ce qu’il entendait par là. Le cinéma, c’est tout faux! Nous, les acteurs, ne sommes jamais flic, collabo, instit’ou qui que ce soit. Pourtant, notre crédibilité suggère l’authenticité. Mais le monde réel, il s’écrit dans les journaux, et là, force est de constater que Libération, Le Figaro – même 24 heures, tiens – ça ne nous émeut pas. Alors que les mêmes histoires sur écran ou sur scène font chialer par empathie. A y réfléchir, la fiction, c’est vraiment un truc étrange puisque vous savez pertinemment qu’ensuite la Cosette redevient diva et rentre à son hôtel.

– Metteur en scène, vous alternez les bides graves et les succès retentissants. Question de style?

– Pas faux. J’ai même des ratés commerciaux qui deviennent des navets cultes plus tard, comme Sans peur et sans reproche. De toute façon, on dirait que le public a du mal chaque fois que je tourne des films en costumes. Pareil pour Rose et Noir, qui sur le thème de l’intolérance, admirez l’ironie, a été ignoré par les spectateurs, euphémisme poli, et vilipendé par la critique.

– Est-ce la cruauté de ce métier?

– De toute façon, vous ne savez jamais si les gens vont venir. Je déteste cette attente, comme parler des films d’ailleurs. Je suis ici, dans ce palace, face à cette merveilleuse corbeille de fruits, à picorer une malheureuse fraise! Moi, ce qui me botte, c’est de dévorer, de décider dans les grandes largeurs et sur les petits détails. Sur le tournage, l’équipe m’appelait «coach», j’adore!

– Encore heureux que les producteurs continuent à vous laisser tourner.

– Sans doute parce qu’au fond, tous les cinéastes passent par l’échec. Voyez Philippe de Broca et Le roi de cœur, le plus gros bide de l’histoire du cinéma français. Ou Claude Lelouch qui en a récolté des tas. Dans ce métier, pff… La troupe du Splendid, par exemple, a une image de succès. Prenez Christian (ndlr: Clavier): il triomphe avec Les visiteurs, puis se prend un bide noir avec On ne choisit pas sa famille, remonte au firmament avec Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu?, puis rame avec le dernier, A bras ouverts. Pareil pour Michel (Blanc), Josiane (Balasko) et les autres.

– L’amitié, c’est là que ça compte?

– Les amis, comme disait l’autre, ce sont les gens qui vous connaissent par cœur et qui vous aiment quand même. Moi, je fonctionne assez comme mes personnages. Je n’arrive pas à dire «Je t’aime» et, pour faire passer, je vais même jusqu’à dire le contraire. Plus je braille, plus je me révèle. Quand je dis à une femme: «T’es une belle saloperie», ça signifie que je l’aime à la folie.

– Pourquoi ce code si outrageux qu’il en devient translucide?

– Ah ça… Je n’appelle même pas ça de la pudeur, ce sont plutôt mes envies de poésie à deux balles. Sortir comme Aragon, «Elsa mon amour ma jeunesse/Eau forte et douce comme un vin…», c’est quand même autre chose que «Je t’aime, ma poule»!

– Où situer le cinéaste, du tendre ronchon au citoyen engagé?

– Mmm… l’aventure humaine me passionne, de Pinot simple flic à Meilleur espoir fémininou M. Batignole. Même Une époque formidable, à mes yeux, parle plutôt d’un mec qui perd l’élan vital que d’un pays en décrépitude. Evidemment, il y a une peinture sociale du monde mais voyez comme je l’ai embellie. Vous en connaissez des SDF qui possèdent autant de charisme? Moi pas. Ni des militaires qui aient le charme de Robert Mitchum, d’ailleurs.

– Ça vous inquiète qu’Une époque formidable soit aussi actuelle aujourd’hui qu’en 1991?

– Oui, sans doute. Remarquez, la misère s’est amplifiée avec les migrants, la guerre perpétuelle. Ce qui me désespère, c’est ma génération. Sans monter aux barricades de Mai 68, nous avons pu rêver d’idéalisme. Le résultat? Pol Pot a étudié à la Sorbonne mais il a mal lu Jean-Jacques Rousseau et a fini sanguinaire. Ça fait peur. Comme les extrémismes, les intégrismes! Dès qu’une religion pousse le bouchon dans la connerie, tout part en vrille.

– Pourtant, vous persistez dans le drame heureux.

– La vie, c’est dégueulasse parfois, mais c’est pas pour ça qu’on arrête. Il y a une politesse qui surnage.

– «C’est beau la vie quand on y pense», un mantra?

– Oui, je crois. Je suis toujours content d’aimer quelqu’un, même quand je ne réussis pas trop bien. Je veux croire que le monde bonifie.

– Croire que vous serez, comme vous dites l’espérer, meilleur grand-père que père?

– Vous plaisantez! Je ne vais pas traverser la France pour aller embrasser ce petit con (ndlr. Célestin, fils d’Arthur, 4 ans). Ça ne marche pas comme ça.

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