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«Calabria», le road trip en corbillard de Pierre-François Sauter

De Lausanne à la Calabre, le cinéaste suit le retour aux racines de la dépouille d’un immigré.

De Six Feet Under aux Leningrad Cow-boys, le corbillard a souvent véhiculé une image filmique burlesque, sinon dédramatisée. Dans l’habitacle de Calabria, Pierre-François Sauter filme une bulle où flottent respect, poésie et méditation. «Les croque-morts pratiquent souvent un humour convenu qui désamorce la gravité de leur métier, explique le réa­lisateur. Face à des gens endeuillés, ils portent un masque, jouent un jeu codé par les rituels, une chorégraphie mécanique. Je voulais aller au-delà.» Entre sobre documentaire et élégie philosophique, ce road-movie funèbre acquiert une dimension singulière. De par son sujet déjà.

Ici, les Pompes funèbres lausannoises sont chargées de rapatrier le corps d’un homme dans son village d’origine, en Calabre. «J’avais des voisins à Chauderon, des Italiens venus dans les années soi­xante pour six mois en Suisse, qui y sont restés septante ans. J’ai été touché par leur histoire, je voulais rendre hommage à ces immigrés. Puis s’est ajoutée la pratique d’aller se faire enterrer en Italie. Oh, ça se perd… à la troisième génération désormais, les familles demandent plutôt l’exhumation des ossements en Italie pour les rassembler ici en Suisse.»

La mort comme l’ultime migration s’impose avec naturel. «Il m’a fallu une confiance énorme en «ce qui allait se passer», explique Pierre-François Sauter. J’avais prévu un dispositif de filmage qui transformait l’intérieur de ce corbillard en studio mobile, et aussi pris beaucoup de photos lors de repérages, comme un «book» de plans essentiels.» Et de sourire au souvenir de ces vues de la plage arrière du break où court une infinie ligne d’horizon. Une fois livré le cercueil, elle se meuble d’un cageot de fruits débordants. Comme pour signifier la vie qui continue. «Plus prosaïquement, des employés m’avaient raconté qu’ils ne manquaient jamais de ramener des oran­ges de Sicile quand l’occasion se présentait», nuance l’auteur avec modestie. Car le linceul de Calabria, durant près de deux heures, se tisse «de tout et de rien».

Lors du long voyage, les croque-morts, José le Portugais et Jovan le Bosniaque, discutent à mots feutrés. L’un se passionne pour les arts en intellectuel, l’autre pour la musique en interprète des Balkans. D’ailleurs, une chanson entonnée avec enthousiasme sert parfois de bande-son, ou un rare morceau de musique classique. «J’avais exigé qu’ils ne mettent pas la radio, ni de CD. Sauf ce jour-là, nous étions épuisés, j’ai laissé couler et Beethoven était là.» Le résultat prend soudain une magie autonome. Calabria instaure ses propres règles. «Il ne s’agit pas d’un voyage géographique mais temporel, vers l’enfance.»

La nostalgie ne déguise pas la pleine acuité du thème migratoire dans l’époque. «Je ne l’avais pas prémédité mais Calabria, c’est aussi ça. Un sujet qui me parle, moi qui ai grandi au Mozambique, dans un village où j’étais le seul Blanc. Ces gens qui se déplacent ailleurs sont souvent dépeints en une masse anonyme d’individus sans visage ni passé. Et les films qui en traitent s’adressent souvent à un public convaincu.»

Les incidents de parcours surgissent en impromptus. Ainsi de la conversation d’un croque-mort avec une ouvrière russe. Ou la remarque d’une dame dans une station-service qui prend José et Jovan pour des frères. «Ces anecdotes ne me sont parfois apparues qu’au montage de kilomètres de rushes.» Car la fabrication de ce film expérimental s’est étalée sur plusieurs années. «La mise en chantier date de 2009. Il y a eu des retards, des arrêts de production. Un financement aléatoire.»

Venu de la gravure, photographe à se heures, Pierre-François Sauter a toujours rêvé de septième art. «Mes influences viennent de la fiction, Ozu ou Ford. Mais j’aime aussi les gens filmés par Bresson, sans qu’ils aient un rôle écrit. Sur ce projet précis, l’écrivain Samuel Beckett m’a aussi beaucoup inspiré par son sens de l’absurde.» En attendant José et Jovan? Le fantôme de Godot passe parfois, qui pouffe d’un rire silencieux.

Désormais, Calabria est couru dans les festivals, une trentaine à ce jour. «Le film tourne en ce moment en Jordanie, au Brésil, à Sofia. Je rentre du Japon, du Yamagata Hanagasa Matsuri Festival qui, en trois jours, attire plus d’un million de spectateurs! Avec des salles de 1200 personnes.» Détail plus fondamental, la perception de cet ovni change d’une culture à l’autre. «Les Japonais, par exemple, n’ont aucune idée quant aux saisonniers italiens. Par contre, la mort et ses tabous les passionnent. A Lisbonne, c’est le concept d’une Suisse au carrefour de l’Europe qui a frappé, entre ce type portugais, cet autre de Belgrade et ce mort calabrais.» Une expérience qui tente donc l’au-delà.

Documentaire (CH, 117’, 10/12) Cote: VVV Avant-première en présence du réalisateur et des interprètes, di 5 nov. Pully, City Club. En salle me 8.

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