Au cinéma, le live plaît surtout avec le frisson du réel

ProjectionsDepuis dix ans, les retransmissions de spectacles vivants sur grand écran se multiplient. Succès public, mais bilan mitigé.

La Royal Opera House diffuse mardi depuis Londres

La Royal Opera House diffuse mardi depuis Londres "Il trovatore" de Verdi, à voir à Morges et à Lausanne.

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L’air de rien, la diffusion de «contenus alternatifs» dans les salles obscures poursuit son expansion. Mais les revers de médailles se font sentir. En 2006, les premières retransmissions de spectacles lyriques en direct du Metropolitan Opera de New York – à la recherche de nouvelles recettes financières – ont fait les gros titres de la presse mondiale. Dix ans plus tard, l’offre s’est drastiquement développée – en qualité HD, parfois en 3D –, avec des ballets et des opéras retransmis depuis les plus prestigieuses maisons européennes – Londres et le Bolchoï en tête –, avec de l’humour, des shows musicaux, des spectacles pour enfants et même des expositions – de Manet à Bowie, de l’Ermitage au Vatican. Ces programmes sont divulgués en mondiovision, par satellite ou en streaming, repris en différé avant d’être commercialisés en DVD. En octobre, le Metropolitan fêtait ainsi sa 100e production projetée sur plus de 2000 grands écrans dans 75 pays (dont une vingtaine de villes en Suisse). Le même mois, des représentations assurées par la célèbre troupe de la Comédie-Française débarquaient chez Pathé Lausanne et dans 300 salles ailleurs sur le continent.

Une révolution menée pour le plus grand plaisir des consommateurs, heureux de profiter des arts scéniques avec le confort qu’offrent gros plans, commentaires de spécialistes et son 5.1. Un peu partout, on se presse longtemps à l’avance pour réserver son ticket de ciné-opéra. Et il n’est pas rare de voir arriver aux séances des spectateurs sur leur 31, nœud pap’ ou robe longue sortis pour l’occasion.

Une «démocratisation» des arts menée dans l’intérêt de curieux qui n’ont plus à débourser plusieurs centaines de francs pour un fauteuil au Met’, à La Scala et à Covent Garden ou pour rallier une salle de concert à l’étranger? En effet, le meilleur siège d’«opéra au cinéma» coûte entre 25 et 45 francs (coupe de champagne parfois offerte) contre 10, 20 voire 50 fois plus dans un vrai théâtre. Cet argument pécuniaire fait bondir Eric Vigié, directeur de l’Opéra de Lausanne: «L’art lyrique n’a jamais été un symbole de la lutte des classes. Chez nous, un étudiant peut, pour 25 francs, découvrir un spectacle depuis les meilleures places! Le live HD est un produit dérivé pour un public de niche. C’est un marché dans lequel certains ont voulu s’engouffrer, une concurrence qui risque d’induire de nouveaux comportements du spectateur et ne résout, surtout, pas le problème auquel sont confrontées toutes les institutions culturelles: réussir à faire sortir le spectateur de chez lui pour venir découvrir une œuvre et un savoir-faire local.» C’est clair, une décennie à peine après sa première incursion dans les salles obscures, le live HD continue d’attiser les esprits de ses détracteurs issus des disciplines qui ont osé le grand saut vers la toile.

Audience «cannibalisée» A New York, le retour de boomerang est déjà amorcé: le Met’ ne fait plus recette et vient d’accuser une dangereuse baisse de fréquentation (– 20%). Et le directeur est forcé de reconnaître que la diffusion planétaire d’opéras «cannibalise l’audience» des représentations new-yorkaises. En 2012, avec 2,2 millions de places vendues, les cinémas représentaient une audience quatre fois supérieure à celle enregistrée dans son bâtiment historique. S’il participe au rayonnement mondial d’une maison célèbre, le live HD émousserait, par contre, l’aura et la fascination qui entoure la promesse d’une découverte de l’institution ou d’une rencontre avec des artistes en chair et en os. De quoi ajouter du grain à moudre à tous les puristes qui fustigent l’industrialisation d’un «artisanat» séculaire.

Côté exploitants de cinéma, force est de reconnaître que le live HD – véritablement arrivé en Suisse en 2008 – n’a pas tenu toutes ses promesses. «C’est un moyen merveilleux pour développer l’offre culturelle dans les régions retirées ou se frotter à l’inconnu sans risquer d’être déçu puisque nous diffusons le meilleur de ce qui se fait sur la grande scène, observe Chahnaz Sibaï, directrice des cinémas de Morges et d’Yverdon, également distributrice suisse des productions de la Royal Opera House de Londres. Mais à côté de la danse, de l’opéra, voire des spectacles pour enfants, qui cartonnent et plaisent vraiment, les autres genres font rarement le plein.»

Côté musiques actuelles, visites muséales ou événements sportifs, les programmateurs ne comptent plus les fours, à peine compensés par quelques gros succès. Pour l’heure, l’offre balbutiante de la Comédie-Française n’a attiré qu’une poignée de spectateurs. Le théâtre shakespearien, proposé en anglais depuis Londres, est cantonné aux villes de Genève et de Bâle. Et, contre toute attente, des vendeurs de disques comme Kendji Girac ou Kids United mais aussi des stars qui ratissent large comme Patricia Kaas n’ont jamais trouvé leur public. La réalité est encore plus complexe que cela, fait remarquer Chahnaz Sibaï: «Tous genres confondus, seul le direct est véritablement plébiscité. Le spectateur veut sentir le frisson du réel, savoir qu’il vit un moment unique.» Pour preuve, beaucoup de cinémas n’ajoutent plus des séances avec reprise en différé d’un événement préalablement enregistré. Une réalité qui rassure Umberto Tedeschi, directeur de programmation chez Pathé Suisse, où les «contenus alternatifs» représentent moins de 2% des 3 millions de places vendues chaque année dans le pays: «Le live est un moyen de nous diversifier, mais notre métier premier reste et restera la diffusion de films.»

Créé: 30.01.2017, 10h21

Bientôt à l'affiche

Opéra Il trovatore de Verdi, en direct de la Royal Opera House de Londres (31 jan. à Morges et Yverdon), et Rusalka de Dvorák, en direct du Metropolitan Opera de New York (25 fév. à Lausanne, Vevey, Orbe, Château-d’Œx et Monthey).

Danse Le lac des cygnes par le Bolchoï. Rediffusion (9 fév. à Lausanne et Vevey).

Théâtre Le misanthrope de Molière
par la Comédie-Française (9 fév. à Lausanne).

L'avis des spécialistes

«Effet de mode!»
Opéra/Danse «Le travail de médiation pour faire découvrir l’opéra ne sera jamais réalisé par les exploitants de cinémas! Cet art ne se consomme pas avec du pop-corn en bouche!» Pour Eric Vigié, directeur de l’Opéra de Lausanne, l’art lyrique (voire les ballets) sur grand écran n’a pas d’avenir. «Il s’agit d’un produit d’appel qui peut aiguiser parfois l’intérêt de passionnés, d’un moyen de divulgation comme les disques ou les DVD. Mais dans dix ans, la mode sera passée. En attendant, la baisse de fréquentation qu’enregistre le Met’est alarmante: si les diffusions en live entraînent la fermeture d’institutions (et, dans la foulée, d’orchestres puis de conservatoires), on aura perdu la marque de fabrique de la culture occidentale. Car seul l’opéra fusionne tous nos autres arts.»

«Où est le vivant?»
Théâtre Pour Vincent Baudriller, directeur de Vidy, le théâtre sur grand écran n’est qu’une porte d’entrée vers la poésie du vivant ou un moyen de parfaire sa culture. «L’écran ne transmettra jamais l’émotion physique et spatiale des humains qui parlent à des humains.» Un point de vue partagé à Morges par Roxane Aybek:
«Le théâtre ne se découvre pas dans une salle de cinéma. La Comédie-Française, c’est l’excellence du verbe et de l’expression. Comme avec l’humour, le public doit pouvoir sentir la respiration des artistes, sans micro.» La directrice du Théâtre de Beausobre – qui invite la Maison de Molière chaque année dans sa saison – ne mâche pas ses mots pour fustiger la nouvelle concurrence à laquelle elle doit faire face. «Proposer un spectacle joué à l’autre bout du monde est intéressant, mais le faire avec une production présentée à Paris, à trois heures de Lausanne, n’est pas réglo!»

«Succès variable»
Jeune public/Concerts/Expositions Si l’opéra et les ballets sur grand écran ont trouvé leurs publics, les autres contenus alternatifs – allant des spectacles pour enfants ou des concerts pop aux visites d’expositions montées par de prestigieux musées – peinent encore à garantir une salle comble. «Par rapport aux pays anglo-saxons, le succès en Suisse reste timide pour ce genre de projections. A part le concert des Vieilles Canailles, le one-woman-show de Florence Foresti ou des shows pour enfants, ça marche rarement», observe Chahnaz Sibaï, exploitante des cinémas de Morges et d’Yverdon et diffuseuse nationale des productions de la Royal Opera House de Londres. Les clés du succès? «Aucune! Les spectacles populaires fonctionnent, mais nous avons toujours des surprises: le concert des Kids United ou celui d’André Rieu, programmés il y a quelques semaines, n’ont pas fonctionné. La visite en 3D du Vatican non plus, alors que celle de l’Ermitage a attiré du monde.»

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