La Cinémathèque célèbre l'envol d'un thriller dans une Budapest anxiogène

CinémaAvec «Jupiter’s Moon», Kornél Mundruczó décolle. Interview du cinéaste hongrois, aussi metteur en scène à Vidy. Provocations

Aussi politique que fabuleux, le film «Jupiter’s Moon» montre un jeune réfugié syrien doté du pouvoir de lévitation.

Aussi politique que fabuleux, le film «Jupiter’s Moon» montre un jeune réfugié syrien doté du pouvoir de lévitation. Image: DR

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À l’occasion de la sortie de son Jupiter’s Moon, les projecteurs lausannois se tournent avec empressement du côté du cinéaste et metteur en scène Kornél Mundruczó. La Cinémathèque propose une avant-première de ce film présenté en sélection officielle l’an dernier à Cannes et, conjointement, une rétrospective du réalisateur de 42 ans qui compte déjà six longs métrages à son actif. Sa mise en lumière s’intensifie encore grâce au théâtre de Vidy qui accueille sa pièce Imitation of Life.

Venu du cinéma d’auteur – le Festival de Locarno le repère et lui décerne un Léopard d’argent pour son Pleasant Days de 2002 –, le talentueux Hongrois brouille désormais les genres depuis sa fable animalière White God (2014), quand il ne réserve pas ses traits les plus radicaux aux scènes de théâtre et d’opéra.

Avec l’excellent Jupiter’s Moon, titre qui fait référence à Europe, lune de Jupiter, Kornél Mundruczó plonge en pleine crise des migrants syriens en Hongrie, dans une Budapest anxiogène où il altère avec maestria le réalisme sociopolitique par un ressort fantastique aux accents de thriller haletant. Le réfugié Aryan, miraculé, se met à léviter tandis que son protecteur, l’équivoque Dr. Stern, dérive dans la nuit du monde. Décadence? Interview d’un Européen préoccupé.

Au cinéma, au théâtre, vous travaillez toujours la dimension politique?
Oui, mais je cherche à créer quelque chose qui reflète ma propre réalité. La critique sociale est forte dans mon travail, mais j’essaie d’en rendre compte à travers une histoire émotionnelle. Jupiter’s Moon l’illustre dans la relation entre le Dr. Stern et Aryan. Je ne veux pas instruire un procès politique mais montrer les contradictions qui traversent la société. Évidemment, la Hongrie est l’endroit parfait pour cela, car nous vivons au cœur de la contradiction.

Les moyens que vous mettez en œuvre, comme le fantastique, déjouent beaucoup d’attentes…
L’usage d’éléments fantastiques remonte à toute une tradition, notamment littéraire, avec, à l’est, Gogol, Boulgakov, mais aussi Swift ou Voltaire. Ce recours à la fable m’ouvre une réflexion sur les genres. Actuellement, je n’apprécie pas le pur réalisme, souvent si proche du journalisme, et si fatigant. Le fantastique, la fable, reflètent mieux la complexité environnante. C’est une liberté réjouissante, mais qui peut perturber un public habitué aux codes télévisuels: où est le message clair à suivre?

Vos mélanges sont réussis, mais comment les définiriez-vous?
Je pense que nous vivons dans les ruines d’un monde «classique» qui a été détruit. Mon travail est une sorte de collage de ces décombres, qu’il s’agit de réarticuler. Un peu comme dans la première période du baroque quand l’humanisme de la Renaissance classique s’est achevé. Je crois que c’est la voie. La crise n’est pas seulement négative, mais elle porte aussi la chance de trouver une porte de sortie, de raffermir les communautés, qu’elles soient hongroise ou européenne, et non pas de recourir à la mauvaise réponse de l’égoïsme bourgeois.

Le Dr. Stern apparaît d’abord comme un médecin stressé puis devient un détective privé de film noir, non?
Oui, au début c’est un salopard corrompu, sans amour, malheureux, puis il se transforme: joueur, spirituel, on peut l’aimer. Ce n’est pourtant pas un conservateur, plutôt un libéral de gauche qui cherche à vivre dans une époque folle. Il veut gagner, mais il perd. C’est le point de départ. Quand il se retrouve seul, dans la désolation, il dit «pardon» pour la première fois de sa vie et il peut changer. Cela relève plus de l’autocritique que de la distance critique.

Partant du cynisme, il doit retrouver une conviction?
C’est mon idée. Je viens de la «génération zéro», sans connexion avec le communisme. Croire, ce n’est pas forcément en lien avec la religion, mais aussi avec le futur. Dans les années 1990, la Hongrie a cru à l’avenir, à la liberté, à l’innovation, mais la crise économique de 2007 a été suivie par une immense crise morale, avec la perte de toute foi en l’avenir. Sans plus de point de référence, le populisme pouvait triompher, aussi parce que les anciennes idéologies – de la gauche à la droite nationaliste – n’avaient plus de réponses. Et les nouvelles idéologies ne sont pas encore nées…

Le fantastique vous permet aussi des images incroyables: pour attirer l’attention, il faut du spectaculaire?
Oui et non. De toute façon, ce film n’est pas assez commercial pour le circuit commercial et pas assez arty pour le public d’art et d’essai! Il faut chercher le meilleur code, le mélange le plus percutant. Avec la lévitation d’Aryan, je pouvais aussi travailler sur le langage cinématographique, combiner l’horizontalité et la verticalité sur le même plan, avec l’idée que la forme visuelle est parfois plus forte que l’histoire, qu’elle constitue le sens. Herzog, Kurosawa m’électrisent. Je suis fan de ces découvertes en territoires inconnus.

Votre mélange de genres populaires et de film d’auteur ouvre une voie?
Je viens du film d’auteur, mais j’en ressens aussi les limitations. Cela peut s’avérer une pose intellectuelle et égoïste. Il ne faut jamais oublier de regarder hors de la boîte et continuer à prendre des risques.

Quel est votre lien avec le théâtre?
Je me vois cinéaste. Sur les planches, je me sens un peu comme un étranger. Mais le théâtre, avec ma compagnie Proton Theatre, est devenu toujours plus important car c’est le lieu où une forme d’art radicale peut exister. Plus facilement qu’au cinéma. Le public des scènes veut être provoqué et l’art effectif est toujours une provocation à la croisée de l’intemporel et de l’actuel. Une provocation qui n’est pas forcément brutale, mais qui s’adresse aussi à la pensée et à la beauté.

(24 heures)

Créé: 10.02.2018, 09h55

Au théâtre

Kornél Mundruczó est venu à la scène par soif d’expérimentation et de radicalité. «Son théâtre dégage une violence sociale et politique mais aussi une dimension onirique qui est celle du conte», commente Vincent Baudriller, directeur de Vidy qui découvrait le travail du Hongrois il y a 15 ans. Le fondateur de la compagnie Proton Theatre a déjà adapté des romans comme «La Glace» de Sorokin et le «Disgrâce» de Coetzee, programmé au Festival d’Avignon en 2012. Pour «Imitation of Life», il est parti d’un fait divers – le meurtre d’un Rom par un autre, sous l’influence de l’extrême droite – en s’inspirant du film de Douglas Sirk du même nom. Pauvreté, culpabilité, mais aussi une fantastique surprise scénographique au menu.

Lausanne, Théâtre de Vidy
Me 14 (20 h) et je 15 (19 h) février.
Rens.: 021 619 45 45.
www.vidy.ch

Au cinéma

Tous les films de Mundruczó sont à voir à la Cinémathèque, y compris son «White God», Prix Un Certain Regard 2014.

Lausanne, Cinémathèque
Avant-première de «Jupiter’s Moon»
Ma 13 février (20 h 30) au Capitole.
Le film est déjà à l’affiche du City Club de Pully.
Drame (Hu), 122’ (16/16).
Cote: ***
Rétrospective jusqu’au ma 27 février.
Rens.: 058 800 02 00
www.cinematheque.ch

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