La Cinémathèque sort ses trésors de papier

ExpositionL’institution célèbre ses 70 ans au Musée de Pully, avec la présentation d’affiches arrachées à un siècle de septième art. Freddy Buache, son président, se souvient.

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A 93 ans, Freddy Buache tempête encore. «J’aurais voulu voir l’affiche du «Chaland qui passe», le film de Jean Vigo massacré avant d’être remonté pour devenir «L’Atalante», râle celui qui dirigea la Cinémathèque suisse de 1951 à 1996. A la décharge du Musée de Pully qui fête les 70 ans de l’institution, l’exposition «Le cinéma s’affiche» n’exhibe qu’une infime partie des 500'000 affiches archivées. En voie de numérisation, ce stock de renommée mondiale multiplie les points de vue. Déjà par la manière hasardeuse qui le constitua à ses débuts.

«Notre première idée à la Cinémathèque, c’était de collectionner les films. Et des objets autour, appareils photographiques etc. Henri Langlois nous a imités à la Cinémathèque de Paris. Bon, lui, sa marotte, c’était les costumes. Moi, les robes, ça ne m’intéressait pas. Je ramassais surtout les affiches, ça me semblait tomber sous le sens.» Même si de son propre aveu, la valeur de ces accessoires éphémères lui échappe un peu. «Moi je ne retenais que les noms en petits caractères, le reste, je m’en moquais. Puis j’ai engagé un «cinéphile fou», un type qui s’intéressait vraiment aux affiches, presque à les voler après l’exploitation du film. C’était André Chevailler. Et je l’ai encouragé.» La collaboration finira en divorce, elle laisse un héritage somptueux. «En dépit du manque d’argent, le tempérament d’André Chevailler a fait des miracles. Je lui filais quelques billets, pas beaucoup, alors nous avons commencé par faire du troc. Je le voyais revenir des rouleaux sur le bras. Un talent! Il connaissait le domaine mieux que personne, repérait les pièces exceptionnelles comme un type déniche des timbres rares au fond d’un grenier.»

«Dans ma jeunesse, je me souviens du cinéma Métropole avec l’affiche géante en façade. Avant la séance, il y avait un Nicolas qui officiait comme photographe, et on posait avec Jean Gabin»

L’affiche de cinéma a connu des fortunes diverses. «Avant la guerre, note Freddy Buache, quand elle remplace les bonimenteurs, la qualité reste médiocre, pas faite pour durer.» Mais elle tatoue l’imaginaire. «Dans ma jeunesse, je me souviens du cinéma Métropole avec l’affiche géante en façade. Avant la séance, il y avait un Nicolas qui officiait comme photographe, et on posait avec Jean Gabin.»

L’exposition se déroule en chronologie, tout en réservant des plages thématiques. Un ténébreux Ivan Mosjoukine enturbanné, maquillé, promet «Le lion des Mogols», Lawrence d’Arabie revu Art déco en 1924. «L’affiche flatte le goût du public, témoigne du rapport avec les peintres de l’époque.» Encore faut-il quelques affinités. «C’est une question de tradition. Les affichistes français par exemple, ne peuvent pas vraiment s’inspirer de Renoir ou Cézanne. Tandis que les Allemands entretiennent un rapport fort avec les artistes expressionnistes si puissants. Il suffit de comparer les versions de «M le Maudit», l’originale est d’une grande méchanceté, la Française plus intellectuelle, avec le M rose sur l’épaule.»

Une section salue la génération des Goretta, Tanner etc. Freddy Buache a vécu en direct leur ébulition créatrice. Et leur mépris pour l’affiche, comme d’ailleurs lors de la Nouvelle Vague des Godard, Truffaut et consorts. «Ils s’en fichaient de vendre le film. L’affiche, c’était l’affaire du producteur. Comme tous les auteurs, Chabrol aussi, par exemple. Tiens, j’entends toujours Luis Buñuel. Il n’aimait pas s’en occuper, puis il se plaignait du résultat et maudissait l’affiche affreuse!» Désormais, c’est un collector. «Oh, nous avions nos modes aussi. Du temps des ciné-clubs, il n’y en avait que pour les affiches de Cuba!»


Entre septième art et industrie du cinéma

Commissaire invité, Gianni Haver a monté sur une option originale l’exposition du 70e anniversaire lancée par la Cinémathèque suisse et son directeur, Frédéric Maire. En effet, la présentation, chronologique jusqu’aux années 1990, foisonne à la croisée des disciplines. «Je voulais montrer les connexions créées par les affiches de cinéma, l’un des rares médias à garder sa puissance à travers les époques. Là, fichées entre art et industrie, elles nourrissent les mêmes fantasmes dans des pays différents, fonctionnent en résonance avec d’autres supports artistiques. Voyez, au hasard, les relations entre couvertures de collections policières et affiches de films noirs.» Ambitieuse, la fixation muséale de ces objets de l’éphémère urbain témoigne d’un tourbillon de sens souvent étonnant. Précisions.

Vecteur publicitaire, l’affiche de cinéma ne flirte-t-elle pas toujours avec le commerce?
Comme une marque publicitaire, d’accord… mais qui finit par créer sa propre discipline, par fonder un genre en soi. Au-delà, il me semble que le cinéma n’échappe pas à son caractère d’industrie. Le septième art est assis, assoit aussi un système capitaliste. Évidemment, à l’intérieur de ce commerce, certains se débrouilleront pour produire de l’art. Et l’affiche témoigne de ces élans. Mais en fait l’histoire du cinéma, c’est aussi l’histoire de sa promotion, de ses salles et outils de diffusion.

En ce sens, l’École cubaine, sous Castro, n’est-elle pas un cas à part?
C’est un cas des plus singuliers! Car Fidel Castro a compris la force du cinéma. Et de ses affiches. Une fois le parti pris de ne pas s’opposer à un régime oppressif, les affichistes, là-bas, jouissent d’une liberté totale sous son règne. On voit dans leur travail le graphisme s’éloigner de l’œuvre filmique, devenir un objet artistique indépendant. Au point que, dans Cuba des années 1970, il est courant d’emprunter en toute indépendance au pop art, au flash art, etc. Nous sommes très loin du réalisme soviétique.

Certains prédisent la fin de l’affiche de cinéma. Qu’en pensez-vous?
À mon sens, elle restera utile car elle sait se décliner. Hier pochette de DVD, désormais image mobile, animée, qui défile sur un écran. Telle la couverture d’un roman, elle oppose une résistance visuelle. Même quand elle semble baisser avec par exemple l’irruption de la photo illustrative dans les années soixante, elle reste cet arrêt sur image. Le film est un récit, l’affiche cette captation qui suspend le récit.

Pully, Musée d’art
Mardi-vendredi (14-18h), samedi-dimanche (11-18h).
Du 13 septembre au 16 décembre.
www.museedartdepully.ch (24 heures)

Créé: 11.09.2018, 10h51

100 ans de cinéma en quelques affiches

La montée des vedettes



1924 Médaillée à Paris en son temps mais désormais rarissime, cette litho du «Lion des Mogols» tire sur sa star, lorgne sur l’art nouveau plus que sur un contenu. «Le message commercial importe plus», note le sociologue et commissaire Gianni Haver, rappelant par exemple que Fernand Léger avait dessiné les décors de «L’inhumaine», de Marcel L’Herbier, mais pas son affiche.




L’autre révolution cubaine



1961 Exemplaire de l’École cubaine, dans «Cuba Baila»: la modernité claque, le texte s’efface. «Fidel Castro veut se démarquer de Hollywood et se réapproprier le cinéma en outil de propagande.» Tout film projeté sur sol cubain, japonais, français, etc., voit son affiche redessinée, qui emprunte au pop art, à l’art cinétique, psychédélique, etc., dans une «fantasia» étonnante.




Le choc des images



1968 Gianni Haver note que le cinéma de genre, comme ici d’horreur – «La nuit des morts-vivants», de George Romero –, voire le porno, génère une esthétique qui parfois, diverge du film proprement dit, même si dissocier les objets est impossible. «Objet médiatique, l’affiche reste une matière à controverse, religieuse, tabagique, etc., car imposée au regard public et donc subie.»




Le duel des stars et réalisateurs



1946 Sur l’affiche de «Gilda», le nom du cinéaste, Charles Vidor, est écrit plus petit que les seconds rôles. Cette starification monte en puissance dès 1910, avec divas italiennes, vamps scandinaves, stars hollywoodiennes. «On ne sait pas quel type de film on va voir, mais on sait qui a joué dedans», déduit Gianni Haver, qui souligne que bientôt les affiches se coderont aussi en genres cinématographiques. Les sémiologues décryptent ainsi des fonds blancs pour la comédie, des fonds noirs pour le thriller, des divisions dans les affiches de films d’aventure qui expriment la dualité ombre-lumière, Bien-Mal, etc. Dans l’après-guerre, de rares cinéastes, Hitchcock ou Preminger, deviennent stars, sublimés par des as, tel un Saul Bass. Dans la standardisation actuelle menée par banc-test, etc., il leur arrive même d’être plagiés jusqu’à la banalisation.

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