La Cinémathèque sort ses trésors de papier

ArchivesEn septembre 2018, à l'occasion des 70 ans de la Cinémathèque suisse, Freddy Buache avait raconté comment la collection de la cinémathèque suisse s'était constituée.

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A 93 ans, Freddy Buache tempête encore. «J’aurais voulu voir l’affiche du «Chaland qui passe», le film de Jean Vigo massacré avant d’être remonté pour devenir «L’Atalante», râle celui qui dirigea la Cinémathèque suisse de 1951 à 1996. A la décharge du Musée de Pully qui fête les 70 ans de l’institution, l’exposition «Le cinéma s’affiche» n’exhibe qu’une infime partie des 500'000 affiches archivées. En voie de numérisation, ce stock de renommée mondiale multiplie les points de vue. Déjà par la manière hasardeuse qui le constitua à ses débuts.

«Notre première idée à la Cinémathèque, c’était de collectionner les films. Et des objets autour, appareils photographiques etc. Henri Langlois nous a imités à la Cinémathèque de Paris. Bon, lui, sa marotte, c’était les costumes. Moi, les robes, ça ne m’intéressait pas. Je ramassais surtout les affiches, ça me semblait tomber sous le sens.» Même si de son propre aveu, la valeur de ces accessoires éphémères lui échappe un peu. «Moi je ne retenais que les noms en petits caractères, le reste, je m’en moquais. Puis j’ai engagé un «cinéphile fou», un type qui s’intéressait vraiment aux affiches, presque à les voler après l’exploitation du film. C’était André Chevailler. Et je l’ai encouragé.» La collaboration finira en divorce, elle laisse un héritage somptueux. «En dépit du manque d’argent, le tempérament d’André Chevailler a fait des miracles. Je lui filais quelques billets, pas beaucoup, alors nous avons commencé par faire du troc. Je le voyais revenir des rouleaux sur le bras. Un talent! Il connaissait le domaine mieux que personne, repérait les pièces exceptionnelles comme un type déniche des timbres rares au fond d’un grenier.»

«Dans ma jeunesse, je me souviens du cinéma Métropole avec l’affiche géante en façade. Avant la séance, il y avait un Nicolas qui officiait comme photographe, et on posait avec Jean Gabin»

L’affiche de cinéma a connu des fortunes diverses. «Avant la guerre, note Freddy Buache, quand elle remplace les bonimenteurs, la qualité reste médiocre, pas faite pour durer.» Mais elle tatoue l’imaginaire. «Dans ma jeunesse, je me souviens du cinéma Métropole avec l’affiche géante en façade. Avant la séance, il y avait un Nicolas qui officiait comme photographe, et on posait avec Jean Gabin.»

L’exposition se déroule en chronologie, tout en réservant des plages thématiques. Un ténébreux Ivan Mosjoukine enturbanné, maquillé, promet «Le lion des Mogols», Lawrence d’Arabie revu Art déco en 1924. «L’affiche flatte le goût du public, témoigne du rapport avec les peintres de l’époque.» Encore faut-il quelques affinités. «C’est une question de tradition. Les affichistes français par exemple, ne peuvent pas vraiment s’inspirer de Renoir ou Cézanne. Tandis que les Allemands entretiennent un rapport fort avec les artistes expressionnistes si puissants. Il suffit de comparer les versions de «M le Maudit», l’originale est d’une grande méchanceté, la Française plus intellectuelle, avec le M rose sur l’épaule.»

Une section salue la génération des Goretta, Tanner etc. Freddy Buache a vécu en direct leur ébulition créatrice. Et leur mépris pour l’affiche, comme d’ailleurs lors de la Nouvelle Vague des Godard, Truffaut et consorts. «Ils s’en fichaient de vendre le film. L’affiche, c’était l’affaire du producteur. Comme tous les auteurs, Chabrol aussi, par exemple. Tiens, j’entends toujours Luis Buñuel. Il n’aimait pas s’en occuper, puis il se plaignait du résultat et maudissait l’affiche affreuse!» Désormais, c’est un collector. «Oh, nous avions nos modes aussi. Du temps des ciné-clubs, il n’y en avait que pour les affiches de Cuba!» (24 heures)

Créé: 30.05.2019, 17h19

100 ans de cinéma en quelques affiches

La montée des vedettes



1924 Médaillée à Paris en son temps mais désormais rarissime, cette litho du «Lion des Mogols» tire sur sa star, lorgne sur l’art nouveau plus que sur un contenu. «Le message commercial importe plus», note le sociologue et commissaire Gianni Haver, rappelant par exemple que Fernand Léger avait dessiné les décors de «L’inhumaine», de Marcel L’Herbier, mais pas son affiche.




L’autre révolution cubaine



1961 Exemplaire de l’École cubaine, dans «Cuba Baila»: la modernité claque, le texte s’efface. «Fidel Castro veut se démarquer de Hollywood et se réapproprier le cinéma en outil de propagande.» Tout film projeté sur sol cubain, japonais, français, etc., voit son affiche redessinée, qui emprunte au pop art, à l’art cinétique, psychédélique, etc., dans une «fantasia» étonnante.




Le choc des images



1968 Gianni Haver note que le cinéma de genre, comme ici d’horreur – «La nuit des morts-vivants», de George Romero –, voire le porno, génère une esthétique qui parfois, diverge du film proprement dit, même si dissocier les objets est impossible. «Objet médiatique, l’affiche reste une matière à controverse, religieuse, tabagique, etc., car imposée au regard public et donc subie.»




Le duel des stars et réalisateurs



1946 Sur l’affiche de «Gilda», le nom du cinéaste, Charles Vidor, est écrit plus petit que les seconds rôles. Cette starification monte en puissance dès 1910, avec divas italiennes, vamps scandinaves, stars hollywoodiennes. «On ne sait pas quel type de film on va voir, mais on sait qui a joué dedans», déduit Gianni Haver, qui souligne que bientôt les affiches se coderont aussi en genres cinématographiques. Les sémiologues décryptent ainsi des fonds blancs pour la comédie, des fonds noirs pour le thriller, des divisions dans les affiches de films d’aventure qui expriment la dualité ombre-lumière, Bien-Mal, etc. Dans l’après-guerre, de rares cinéastes, Hitchcock ou Preminger, deviennent stars, sublimés par des as, tel un Saul Bass. Dans la standardisation actuelle menée par banc-test, etc., il leur arrive même d’être plagiés jusqu’à la banalisation.

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