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Cinquante Visions du Réel

Âgé d'un demi-siècle, le rendez-vous international de cinéma de Nyon va souffler sur 169 films. Aperçus d’un menu jubilaire arraché de haute lutte.

Trois couples égyptiens et autant d’espoirs, d’efforts, de cheminements vers le statut familial dans le film «Fiancées» de la réalisatrice suisse Julia Bünter, en compétition nationale.
Trois couples égyptiens et autant d’espoirs, d’efforts, de cheminements vers le statut familial dans le film «Fiancées» de la réalisatrice suisse Julia Bünter, en compétition nationale.
Julia Bünter

Le réel n’a qu’à bien se tenir. Cela fait 50 ans que le festival de cinéma international de Nyon le tient en joue. Ou plutôt joue contre joue puisque celui qui s’appelle Visions du Réel depuis 1995 privilégie depuis longtemps les regards intimes, subjectifs, qui prennent leur propos à bras-le-corps plutôt que de se protéger derrière la distance de l’objectivité. Au moment où cette édition anniversaire se débouche – vendredi, après une projection de préouverture jeudi – il est temps de reprendre contact avec ses films (169 projetés au total, dont 95 en compétition) qui parcourent l’épiderme du monde pour en restituer les plis enfouis et les aspects les plus bruts.

Selon la directrice artistique Émilie Bujès qui présente cette année son deuxième programme, la période récente s’est montrée faste en termes de production. «J’étais un peu inquiète de la concurrence. Rotterdam ou Berlin présentent beaucoup de docus, mais nous avons reçu une pléthore de propositions réjouissantes. Le luxe! Ce qui explique le grand nombre de premières mondiales cette année.» Avec 90 métrages en première mondiale et 11 en première internationale, Visions du Réel se positionne toujours en rendez-vous défricheur, aux avant-postes.

Mais cette profusion ne rend pas le choix plus facile d’autant que la culture du débat est profondément ancrée dans le comité de sélection du festival… «Il y a plusieurs nouvelles personnes dans le comité et, globalement, nous ne sommes d’accord sur presque rien! C’est pourtant ce que je voulais au départ. J’aime que les gens soient capables de s’engueuler. Et c’est vrai que les sélections compliquées sont souvent les meilleures – les plus productives, qui tirent dans des directions différentes. Même si c’est un peu pénible, car il faut aussi trancher.»

Ce foisonnement est d’autant plus impressionnant que bon nombre de ces films ne bénéficieront que d’une diffusion festivalière, de sorties en salles confidentielles. Parfois, la télévision s’en empare aussi. «La RTS effectue un supertravail, elle s’engage et j’espère qu’elle continuera à s’engager en coproduction et en diffusion. Il y a aussi Arte, mais c’est souvent des niches. Le film de Thomas Heise, «Heimat is a Space in Time», a bénéficié d’une coproduction de la ZDF.»

Pour qui cherche à voir autrement, l’offre de Visions du Réel demeure toujours aussi touffue qu’exceptionnelle, même si ses critères ne rencontrent ceux de l’actualité que lorsqu’elle croise la qualité cinématographique. La migration est évoquée par ceux qui restent au pays («Those Who Remain» ou «Kabul, City in the Wind»), l’intelligence artificielle prend le visage de robots dans «Hi, A.I.» et la réflexion sur le genre passe par la grand-mère dans «Madame», du Suisse Stéphane Riethauser. Quelques plongées dans la vie telle qu’elle va, parmi une multitude de films qui ne se laissent pas enfermer dans leur thématique mais gardent surtout les yeux ouverts.

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«Insula» de Maria Onis

L’impossibilité d’un film sur fond de crise de couple

Un couple d’étudiants argentins part à la rencontre de chasseurs-cueilleurs au nord du pays pour y réaliser un documentaire. Julia est étudiante en anthropologie, Francisco en cinéma. Sur place, ils ont du mal à interagir avec la communauté. Alors que la première considère le réel comme un «objet d’étude», le second réfléchit davantage à l’empathie que son public éprouvera pour ses protagonistes. Et les disputes surgissent, sans compter le retard des locaux aux briefings quotidiens, la perte du couteau suisse de Francisco et le calme que Julia peine à obtenir pour son yoga. Lors du montage, devant l’écran d’ordinateur, les deux discutent éthique et esthétique ou plus simplement de la meilleure façon de dévoiler les techniques ancestrales.

Entre le documentaire et la fiction, «Insula» de Maria Onis soulève avec ironie la question de filmer l’autre, l’étranger qu’on aimerait tant pouvoir dépeindre pour le révéler au monde. Avec un clin d’œil amusé à toute une lignée de cinéastes à la fibre ethnologique, de Jean Rouch à Stéphane Breton. Le dispositif réflexif mis en place par la réalisatrice documente avec humour la pratique soi-disant «scientifique» de l’universitaire au complexe de supériorité. Tout en relativisant la véracité des faits rapportés par le réalisateur qui, tout comme dans la fiction, coupe certaines scènes pour manipuler ses spectateurs. Préoccupés davantage par leurs idées que par les individus qu’ils désirent exposer, les deux acolytes deviennent peu à peu les héros d’une satire à la fois acide et hilarante. Adrien Kuenzy

Capitole Léone, di 7 (13h45) et Grande salle, lu 8 avril (14h)

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«The Wind» de Michal Bielawski

De frémissantes angoisses fondées sur du vent

Sous-titré «A Documentary Thriller», le film de Michal Bielawski, «The Wind», intrigue d’emblée. Ce documentaire devrait donc nous emmener dans des parages palpitants où les menaces et le suspense auraient leur part? On comprend pourtant rapidement que cette réalisation ne se préoccupe pas d’intrigue policière ou criminelle. Animée d’un esprit légèrement fantastique, elle fait plutôt souffler le vent de son titre sur la région de Podhale, en Pologne. Ses rafales, issues des montagnes des Carpates, exercent leur violence sur d’innocents paysans, contraints de sortir nuitamment de leur ferme pour consolider les toits de leur demeure ou remplacer l’hélice de leur éolienne, dévastés par les éléments.

Ce climat d’oppression semble susciter d’autres troubles. Violences domestiques et soucis cardiaques font partie du quotidien d’une ambulancière urbaine, protagoniste qui rythme un film par ailleurs plutôt campagnard et forestier.

Une société banale se retrouve ainsi transfigurée par des cieux dont le spectateur attend un ultime méfait, une catastrophe horrifique venant légitimer le climat d’attente anxiogène déployé. Mais le vent de ce film pourrait tout aussi bien s’apparenter au rien autour duquel Flaubert se proposait d’écrire un livre… Appliquant des procédés dramatiques d’outrance cinématographique à des phénomènes très naturels, «The Wind» joue sur les codes et les contrastes pour démontrer que le souffle d’un montage est plus effrayant (et, au final, plus drôle) que celui de la météo. Boris Senff

Grande salle, je 11 (19h15) et ve 12 avril (16h30)

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