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L'autre divin Marcello

Primé à Cannes comme son modèle Mastroianni, l’acteur italien magnifie les hommes ordinaires dans «Dogman».

Tragicomique: Marcello Fonte se révèle à 40 ans grâce à son interprétation de toiletteur pour chiens dans «Dogman».
Tragicomique: Marcello Fonte se révèle à 40 ans grâce à son interprétation de toiletteur pour chiens dans «Dogman».
Laurent Guiraud

Tassé dans un fauteuil de palace genevois, Marcello Fonte laisse une impression de gringalet sur qui une chemise repassée prend tout de suite des plis froissés. C’est sur grand écran que le comédien italien déchire avec un panache grandiose, prix d’interprétation au dernier Festival de Cannes. Parlez-lui de Fellini ou Monicelli, le petit homme entrouvre des paupières lourdes comme un chagrin d’automne, frétille comme un gamin sur une fête foraine. Son morceau de bravoure canine, «Dogman», a été tourné à Villagio Coppola, bled fantôme du nord napolitain. Les spectres cinématographiques y semblent peinturlurés sur les couchers de soleil en technicolor.

«Les silences murmuraient des mots, j’ai très vite oublié le scénario pour me fier aux vides de la narration. Ce film dépouillé de musique n’écoute que le bruit des âmes, la couleur des ciels, la sensation de la pluie. Sur le plateau, toute la troupe jouissait ensemble de cette bande-son naturelle, en fusion.» Dans ces images captées caméra à l’épaule par le cinéaste Matteo Garrone, on ne voit que lui, Marcé. Face à une brute épaisse, en père aimant, toiletteur pour chiens, il se débat avec ses dilemmes. «Tous les pitbulls semblent récupérables, mais pas tous les hommes. Mon personnage veut un avenir, pas son bourreau qui ne pense que dans l’instant.» La fable de la bête humaine s’esquisse sans caricature. «Entre eux prime la loi universelle de la survie.»

Son histoire à lui tient d’un conte de fées dégoulinant de clichés. Une mère autoritaire décourage ses velléités artistiques, un père intermittent, la fuite dans la misère banlieusarde romaine, la dèche, les jobs de galères. «Dans la pratique, je ne me suis pas réveillé un matin en pensant: «Je vais faire l’acteur!» Comédien, c’est du travail. Le metteur en scène choisit les ingrédients, cuisine ses plats et l’acteur doit les servir sur un plateau. Si c’est de la merde, à lui de s’en arranger. Mais si c’est de la gastronomie, il doit aussi assurer. J’aime bien ces images. Oui, le comédien possède autant de responsabilités que le garçon de café qui vous sert le premier ristretto de la journée. Qu’est-ce qui pourrait être plus important? Pas question de laisser des petits ennuis personnels perturber ce cérémonial. Ça rendrait malheureux mes clients, et moi aussi. Acteur, c’est une attitude dans l’existence.»

«Et je vais m’entêter sur ce point. Je ne veux pas voir un sens politique précis à Dogman»

Volubile, puis soudain laconique, Marcello Fonte peut philosopher des heures durant. «J’ai toujours aimé me tenir de l’autre côté du comptoir. Il s’agit toujours de construire des ponts avec les individus, le public, c’est fondamental.» Si «Dogman» a pu se lire comme une métaphore de la société italienne contemporaine, de ses nationalistes enragés notamment, le comédien se retranche dans une position plus universelle. «Et je vais m’entêter sur ce point. Je ne veux pas voir un sens politique précis à «Dogman». Sur ce terrain, le film résume surtout l’état de grande confusion vécu par l’Italie en ce moment. Nous sommes dans les mains d’un tyran qui dévore les êtres de l’intérieur comme un parasite détruirait une plante par le dedans. Moi, je déteste quiconque atteint à la liberté d’autrui par le racisme, l’exclusion, la violence, toutes formes de dictature.» Il soupire. «Bon, ça fait un gros mois que je ne suis pas rentré à la maison, alors qui suis-je pour parler de l’Italie?»

Depuis son triomphe pailleté, il a reçu une vingtaine de propositions, changé de téléphone portable. A 40 ans, il apprécie. «J’espère avoir le goût du vieux vin, qui après beaucoup d’années, se savoure enfin à table. Je me sens tout juste sorti du cellier. Pendant six ans d’ailleurs, j’ai littéralement vécu dans une cave éclairée à la bougie, sans W.-C. C’est là que j’ai rêvé mon histoire, que je me suis nourri, abreuvé d’art. Le cinéma a toujours répondu à mes besoins.» Avec lui, c’est toujours à prendre au propre et au figuré. «Quand je déambulais dans Rome, que j’entendais qu’une équipe de tournage arrivait en ville, je la suivais en catimini. Je me rendais utile auprès des accessoiristes et je finissais par manger à la cantine!» Le débrouillard a ainsi tapé l’incrust’pour Martin Scorsese sur «Gangs of New York». «J’ai tout raconté dans «Asino Volante».»

Le Buster Keaton romain

Ce film autobiographique a été projeté au Festival de Locarno. «Je l’ai mis en scène parce que j’étais le mieux placé pour raconter cette histoire. Un réalisateur doit avoir cette conscience pour pouvoir imaginer.» Dans ses yeux noirs traînent des blues à la Buster Keaton. «Je le préfère à Charlie Chaplin. Sa tristesse burlesque me plaît, plus incitative à la création, plus nuancée que la joie.» En promotion néanmoins, ce clown à reculons n’hésite pas à fanfaronner, donnant ses préférences en matière de chiens: «J’aime la cuisse, saignante». Le gag a été éculé en Chine. «Ça n’a pas du tout amusé là-bas. Je me suis pris des grimaces offusquées. Mais j’apprécie l’ironie, si porteuse de vérité.»

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