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«Django, je le joue dans l’instant»

Gitan du septième art, Reda Kateb se fond dans le génie manouche.

Perfectionniste, Reta Kateb a serré la pince de «son» Django Reinhardt pendant plus d’un an. Pour comprendre le génie amputé de deux doigts, l’acteur recroquevillait auriculaire et annulaire dans la paume de sa main droite. Le musicien a aussi appris à jouer de la guitare à trois doigts. De quoi rappeler le mot du vétéran Laurence Olivier à Dustin Hoffman, fan lui aussi, d’immersion intensive: «Pourquoi ne pas essayer de jouer? C’est beaucoup plus facile». Beau joueur, Reta Kateb réplique: «Est-ce mental ou physique? Je cherchais un défi comme ça depuis toujours, qui soit un trait d’union entre mes passions.»

En osmose, Django revit en effet, capté sur un court épisode, en 1943. Alors que le géant règne sur les nuits parisiennes, les nazis, fous de lui, le pressent de partir en tournée en Allemagne. Mais leurs exigences gênent Django. Les impros devront éviter les passages «dégénérés», ces «blues de nègres sauvages qui rendent fous». Frileux, méfiant, le musicien fuit vers la Suisse avec sa femme enceinte et sa vieille mère. Le clan restera bloqué trois mois à Thonon-les-Bains. Djangole film, prend ses libertés avec les faits. Ainsi, Cécile de France invente une vamp de la Résistance qui condense plusieurs héroïnes d’époque. Un concert devant un parterre de nazis est romancé pour flatter l’image de Django sans aucune base avérée. Le mystérieux Requiemcomposé pour les Roms massacrés, et dont il ne reste que de rares notes, prend une ampleur qu’aucune archive n’accrédite. Dommage pour Reta Kateb, un acteur qui lui, incarne Django avec une folle sincérité.

– Que pensez-vous des libertés prises par Etienne Comar, réalisateur et scénariste?

– Moi, je ne décortique pas les faits, je m’en tiens à la vérité du film. Et celui-ci n’a jamais eu vocation de biographie. Prenez Louise (Cécile de France), je conçois la fascination de Django l’analphabète pour cette femme de la haute, un peu muse de Man Ray, un peu bourgeoise, un peu photographe de guerre. Le personnage n’existe pas mais reste crédible. Pareil pour le Requiem, dont il ne reste qu’une poignée de secondes.

– Pourquoi avoir tenu à jouer au musicien même hors plateau, par manque de confiance?

– Oh, ce n’était pas pour prouver que j’étais à la hauteur, bien que je manque toujours de confiance en moi. Même et surtout après une année de préparation, j’avais le trac. J’ai voulu donner un concert avant même le tournage, car c’était un truc de musiciens, de partage. Avec l’équipe, nous ne voulions pas attendre d’être sur le plateau pour fraterniser. De toute façon, mon métier d’acteur, je l’envisage toujours du point de vue musical. Un rôle, je le vis dans sa rythmique, ses vibrations, pas dans les mots.

– Que gardez-vous de Django?

– Une suite de complexités… L’impression de danser avec la caméra, d’un rendez-vous fugace avec un être. Django, je le joue dans l’instant, il me traverse…

– Le génie qui isole, explique-t-il sa très lente prise de conscience du génocide nazi?

– «C’est pas ma guerre», maugrée-t-il d’abord, c’est vrai. Et puis, il faut rappeler le contexte. Lui qui appartient à un peuple persécuté se trouve alors au sommet de sa gloire. Sa mère le vénère, il se dit l’égal de Clark Gable. Il trouve sa résistance dans la musique. Du coup, il oublie le quotidien.

– Au point d’abandonner les siens dans sa fuite.

– Ni juge ni avocat, je ne l’excuse pas, je le vois comme une figure intemporelle, libre et détachée. Une absence dans la présence, c’était mon moteur. Loin d’une carte postale, le film cerne le paradoxe d’un homme humble et orgueilleux, courageux et trouillard, généreux et égocentrique.

– Le privilège des artistes?

– Le métier est fondé sur le paradoxe, c’est vrai. L’artiste se trouve des alibis dans une solitude qu’il cherche à meubler avec les autres. On cherche une place dans une hiérarchie tout en refusant d’être l’employé de quiconque.

– «Je ne suis pas un animal de meute», dites-vous. Jusqu’à quel point dans un art qui est aussi une industrie?

– Oh, au-delà de la formule, je ne me définis pas. Je vais à l’instinct, je m’inscris dans le mouvement. J’envisage chaque rôle comme le premier. Dès que je me pose la question du bien-fondé d’un projet, c’est mauvais signe. Je suis acteur sans me considérer professionnel, je veux que ce métier reste magique, rare, précaire. Et j’espère que ça va durer

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