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Dupontel milite contre la bêtise de l’homme

L’acteur réalisateur adapte «Au revoir là-haut», le Goncourt de Pierre Lemaitre. De l’enfer de la guerre au purgatoire de la survie.

Albert Dupontel, auteur à part entière, casse-cou de lignée bourgeoise, adapte Au revoir là-haut, Prix Goncourt 2013. Pure jubilation que cette vision trash et romanesque de la Première Guerre mondiale, tant elle contient les germes subversifs chers au cinéaste, panse les gueules cassées avec une candeur braque et castagne les ordures capitalistes avec verve. Amis dans les tranchées, Albert, modeste ouvrier parti à la guerre à défaut d’un autre destin, et Edouard, héritier rebelle à son clan de riches industriels, restent solidaires à la fin de la guerre. Face à ces cabossés corps et âme, les fiancées se débinent, les pères s’aveuglent, la société ignore. Le duo s’accroche à la vie en montant une arnaque aux monuments aux morts.

Le canular va bien à Dupontel, sourcils et fringues en bataille dans ce palace lausannois. A 53 ans, l’Albert farfelu qui allumait le feu au siècle dernier avec Bernieou Le Créateur, semble toujours prêt à sortir comme un diable de sa boîte. Mais le poète pamphlétaire sait désormais ordonner ses troupes.

– Dans «Au revoir, là-haut», vous avez choisi de jouer Albert, le brave type un peu filou, pas l'artiste. Qui est Dupontel?

– De la radicalité subversive d’Edouard sous son masque de gueule cassée, à Albert, je me sens légitime. De l’un à l’autre, je me trouve des repères instinctifs, c’est vrai. D’ailleurs, par rapport à «mes petits films à moi» d’auteur limité et confus, ce fut facile d’adapter le roman. Je ne me suis même pas interrogé, je n’avais qu’à regrouper les émotions, ça filait droit. Bon, j’ai écrit quinze versions quand même.

– Le texte d'un autre, ou «Sortir de ma cage mentale», comme vous dites, c'est un plaisir?

– Ma souricière, j’y suis retourné depuis! Chez Balzac, la cage mentale est un univers. Bon, je me suis faufilé dans des recoins intéressants: je me savais incapable d’écrire Au revoir, là-haut mais je comprenais cette histoire qui a priori, sortait de mes comédies névrotiques. L’adéquation a vite semblé évidente. Je déteste supplier les producteurs, une perte de temps à mon age! Même pas! De là, je n’avais aucune excuse pour ne pas le tourner.

– Au passage, votre style ne s'en est-il pas épuré?

– En fait, ce maniérisme latent, ces plans compliqués par exemple, ça surgit toujours pour combler mes lacunes d’auteur. Ici, je ne voulais pas polluer par des fioritures. D’autant que ça collait, puisque avec les mots de Pierre Lemaitre, je me sentais en phase, dans ce tragi-burlesque déjà.

– Vous dites le spectateur plus paresseux que le lecteur. Lui ressemblez-vous?

– Pour être un auteur, il faut un talent que je n’ai pas. J’adorerais, notez! A mon sens, la littérature, de Balzac à Simenon, possède une autre envergure. Il y aura toujours de grands metteurs en scène et acteurs. Mais les grands romanciers, il n’y en a pas tant que ça. Ecrire Cyrano de Bergerac exige du génie.

– Comment alors, ne pas trahir le roman dans une société qui privilégie l'image?

– Et une société qui se regarde sans arrêt dans des selfies, oui. Le cinéma peut vulgariser les émotions avec parfois, des éclairs sublimes. Ici, j’ai changé la structure, notamment l’arnaque aux monuments aux morts que j’ai remontée plus tôt dans le récit, pour l’avoir en fil rouge comique.

– Reste que vous restez fidèle à la gravité sous-jacente.

– Parce que la dimension politique du roman expose le vrai drame de la Première Guerre. Dans cette Europe qui, en apparence, va bien, la tension sociale monte partout. Les braves gens s’inquiètent des révolutions voisines, de l’ultraviolence larvée. La culture patriotique dès l’école, préparait le terrain avec son nationalisme artificiel. Albert le dit: la guerre m’a appris à tuer un parfait inconnu. Au-delà de pressions détestables, on ne mourait pas pour la patrie mais par compétition économique.

– Quel avenir face à l'amoralité, sinon l'imagination?

– La figure créatrice d’Edouard sous ses masques, me passionne en tout cas. Au carrefour d’influences à Paris, plate-forme des tendances mondiales, il porte une vision originale, discerne le grand écart avec son père, magnat industriel en haute concurrence meurtrière. Incarnation de la conscience idéale, il voit les valeurs bafouées. Et ce presque dadaïste s’évanouit dans les bulles de champagne.

– Manifester un avis radical sans pesanteur, votre défi?

– Le cinéma français ne s’autorise guère à donner le pouvoir à l’imaginaire. A 20 ans, je pleurais d’enthousiasme de voir les films de Terry Gilliam ou des frères Coen. Chaplin reste le grand cinéaste politique, qui pose un regard juste sur un monde en vrille et le communique par son génie comique. Car le ferment de son cinéma, ce n’est pas drôle. Voyez le meurtre dans Les lumières de la ville, ou The Kid, c’est sauvage!

– Vous teniez le même discours jadis. «L'animal Dupontel», ne change pas?

(Rire.) Je me suis sans doute embourgeoisé, c’est inéluctable. Et la vieillesse doit sans doute m’apporter un peu de nuances. De tout temps, je me suis fiché de ma respectabilité. Tant que les gens ne me traitent pas de pédophile nazi, moi, je ne reconnais pas la reconnaissance.

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