«Dans émouvoir, il y a mouvoir»

CinémaFrançois Ruffin sort un film tourné dans l’urgence sur les «gilets jaunes». Ce Michael Moore hexagonal veut inciter les gens à bouger. Interview.

Sur le vif: Journaliste et député, François Ruffin a tourné son film en une semaine. DR

Sur le vif: Journaliste et député, François Ruffin a tourné son film en une semaine. DR Image: DR

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Élu dans les rangs de la France insoumise, le journaliste François Ruffin est une figure insolite de l’Assemblée nationale: tribun de la gauche, le seul capable de tenir ce rôle à l’ombre de Jean-Luc Mélenchon, il a le don de créer l’événement. En février, il a publié un pamphlet contre Emmanuel Macron, «Ce pays que tu ne connais pas», et ce mois-ci il sort un documentaire tourné sur les «gilets jaunes» avec le réalisateur Gilles Perret, «J’veux du soleil». Une sorte de road-movie des ronds-points bouclé en décembre, du nord au sud de la France, à bord d’une petite Citroën Berlingo… Le film, déjà projeté au festival Visions du Réel, sortira en Suisse le 24 avril.

Pourquoi un film sur les «gilets jaunes»?
Dès le début, le 17 novembre, j’ai adoré les «gilets jaunes». Certains n’y voyaient que des fachos, des anti-écolos qui ne pensaient qu’au gasoil. Moi pas, en tant que reporter j’ai d’abord voulu aller voir.

On a l’impression que ce mouvement vous fascine.
Cela fait vingt ans que je recueille du témoignage social. Vingt ans que je rencontre des gens dans le silence de leur appartement, avec des tas de précautions pour qu’on ne les reconnaisse pas dans le quartier, pas de photos, pas de noms de famille… Pourquoi? Parce que ça ne suffit pas d’être pauvre, il faut en plus avoir honte d’être pauvre! Honte de ne pas avoir le frigo rempli, honte de ne pas pouvoir mettre ses enfants dans un centre de vacances. Or avec les «gilets jaunes» on a enfin vécu cet instant où les plus invisibles sont devenus les plus visibles, où les silencieux ont envahi les ronds-points et les plateaux de TV, où les résignés ont repris espoir. Cela fait vingt ans que j’attendais de vivre ce moment. Et ça s’est produit.

Vous étiez bien accueillis?
Avec Gilles Perret, nous avons fait le film en six jours. Partis le dimanche, revenus le vendredi, on a des tas de témoignages, des choses merveilleuses. Ça n’était possible qu’à ce moment précis, parce qu’il y avait un dégel, une libération, une accélération de l’histoire. On a choisi de faire le film en voiture, avec des gens qui eux-mêmes étaient en mouvement, et cela repose sur l’émotion. Dans émouvoir il y a mouvoir: j’espère mettre les gens en mouvement avec ce film, mais aussi par de l’émotion, de la colère, des rires, des larmes…

Cela dit, qu’avez-vous véritablement découvert sur les ronds-points?
À chaque fois j’ai trouvé quelque chose d’extraordinaire, d’inimaginable. Quelqu’un qui survit grâce aux lotos Bingo des magasins Auchan, en donnant des coups de main pour y participer gratuitement, ce qui lui permet de gagner des bons pour nourrir sa famille. Un autre qui n’avait pas mangé depuis trois jours mais qui a droit à une pizza gratuite par semaine parce qu’il travaille dans une pizzeria, ou encore une personne handicapée qui fouille dans les poubelles pour survivre. Je pense que cela traduit un moment de paupérisation.

Pourtant votre film se veut lumineux, vous parlez d’un film d’amour.
Car il y a aussi la beauté des gens. La beauté de visages pourtant ravagés. La beauté d’une existence chaotique ou d’une espérance. Et puis la beauté des ronds-points! C’est quand même les endroits les plus crades de France et ils en ont fait quelque chose de beau parce qu’habités par des âmes: ils y mettaient des cabanes, c’est tellement enfantin l’idée de la cabane. Dire que le pouvoir s’y est attaqué, qu’il a détruit les cabanes des pauvres, je ne comprends pas… On a quand même l’impression que vous n’avez trouvé chez les «gilets jaunes» que ce que vous souhaitiez y voir. Oui, c’est vrai. J’y suis allé avec ma subjectivité. Quand je pratiquais le journalisme, j’ai toujours dit que je ne croyais pas à l’objectivité. La subjectivité, c’est accepter de faire des choix quand on raconte et assumer ces choix par honnêteté.

Sur les ronds-points, il y avait aussi parfois du racisme…
Pendant le tournage du film, il y a eu deux moments qu’on n’a pas retenus. Un mec partisan de l’Algérie française, qui se faisait désavouer, et dans le Sud un groupe d’identitaires qui critiquait les immigrés sous le nez d’un immigré.

Et vous n’avez pas retenu cette scène?
Non, ça ne passait pas. Je croyais que ce moment fonctionnerait cinématographiquement, mais en le revoyant, pas moyen de tricoter un truc. C’était trop confus.

Aujourd’hui, quel est votre regard sur le mouvement?
À l’automne, c’était un mouvement porteur d’imaginaire politique: l’idée des «gilets jaunes», c’était génial comme marqueur vestimentaire populaire; occuper les ronds-points, c’était totalement inédit; manifester aux Champs-Élysées, c’est hallucinant pour un dirigeant politique ou syndical. Tout cela a ouvert un continent d’imaginaire politique.

Maintenant, la vérité est que le mouvement s’est installé dans une certaine routine et l’imaginaire est passé du côté de Macron, avec le Grand Débat. Bon, on arrive au 3e round, et ce n’est pas un hasard si j’ai fait ce film aussi rapidement. Je voulais qu’il arrive au cœur du mouvement et pas comme une épitaphe posée sur sa tombe. Que cela puisse être utile encore…

Créé: 09.04.2019, 14h03

Infos pratiques

«J’veux du soleil»
En salle dès le 24 avril

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