Passer au contenu principal

Évian rallume les Lumière

L’exposition sur les pionniers du cinéma passe par la ville d’eau où ils séjournaient. Visite avec Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière.

Dès la deuxième affiche du cinématographe par Auzolle, le décor du cinéma est posé. Sur l’écran, le film de «L’arroseur arrosé».
Dès la deuxième affiche du cinématographe par Auzolle, le décor du cinéma est posé. Sur l’écran, le film de «L’arroseur arrosé».
PIERRE AUBERT/COLLECTION INSTITUT LUMIÈRE

À Évian, au 2 rue de la Source de Clermont, l’observateur attentif remarquera que la porte d’entrée du bâtiment est surmontée d’un curieux fronton doré, décoré de chérubins jouant avec ce qui a toutes les apparences d’une caméra ancienne. Le mystère s’éclaircit lorsqu’on apprend que la demeure de l’actuel Hôtel de Ville fut, dès 1898, l’une des résidences de villégiature de la famille Lumière. La saga d’Antoine, le père, d’Auguste et de Louis, les fameux frères souvent qualifiés d’inventeurs du cinéma, est évoquée juste à côté dans le palais qui porte d’ailleurs leur nom.

Auguste Lumière (1862-1954) et son frère Louis (1864-1948), deux pionniers d’une pratique bientôt morte, le cinéma. COLLECTION INSTITUT LUMIÈRE
Auguste Lumière (1862-1954) et son frère Louis (1864-1948), deux pionniers d’une pratique bientôt morte, le cinéma. COLLECTION INSTITUT LUMIÈRE

Après Paris, Lyon et Bologne, l’exposition «Lumière! Le cinéma inventé» s’arrête logiquement à Évian, «ville Lumière» comme Besançon où ils sont nés, Lyon où ils ont travaillé et La Ciotat, autre destination vacancière où ils ont filmé l’arrivée du train en gare, pellicule devenue célèbre après avoir impressionné ses premiers spectateurs en janvier 1896. Mais c’est le tout premier film des frères Lumière qui accueille le visiteur dès l’entrée de cette exposition qui fait le pari du bain sensoriel, montrant beaucoup mais sans s’encombrer de longues explications ou de mises en perspectives historiques.

Tout juste sorti d'usine

«La Sortie de l'usine Lumière à Lyon», tourné le 19 mars 1895, rappelle pourtant d’emblée que la famille d’entrepreneurs se trouvait déjà à la tête d’une industrie photographique florissante depuis la mise au point, en 1881, d’un procédé ouvrant la technique à une pratique amateur. La maquette de l’usine trône dans l’une des premières salles, rappelant un pan important de l’activité commerciale de la famille – racheté en 1962 par l’entreprise suisse Ciba – qui se poursuivra au début du XXe avec la plaque autochrome. Ce procédé couleurs élaboré en 1903 permettait d’étonnantes réalisations comme le démontrent les exemplaires rétroéclairés recouvrant une paroi entière avec des images aux teintes légèrement vaporeuses qui ne sont pas sans rappeler la touche de Renoir, notamment dans telle vue d’un repas de famille.

Les journalistes présents à la visite de presse, eux, ont eu la chance de profiter des éclairages de Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière de Lyon qui a fait le déplacement à Évian pour accompagner le nouveau voyage de cette présentation, amenée à partir ensuite en Asie. Dans la salle où trônent des kinétoscopes d’Edison – boîtiers qui permettait de donner l’illusion du mouvement en faisant défiler des images visionnées par un viseur – celui que l’on connaît mieux comme délégué général du Festival de Cannes cherche à mettre fin à la polémique sur l’invention du cinéma.

«Edison a la primauté technique, mais pas philosophique! Les frères Lumière ont fait sortir l’image de sa boîte en créant la salle de cinéma.» Et instaurer cette façon collective de suivre un film dans l’obscurité appelée au succès que l’on sait. «Mais Netflix est peut-être en train d’accomplir la vengeance d’Edison», ajoute, narquois, l’officiant du raout cannois.

Christ et narcisses

Après des affiches de prix, une lanterne magique et une galerie de portraits des Lumière, l’exposition dévoile le clou du spectacle: un couloir où des projecteurs diffusent l’entièreté des films Lumière – plus de 1400! L’occasion de voir des séquences de leur histoire du Christ, la première de l’histoire du cinéma, ou, plus prosaïquement, de contempler la Fête des Narcisses de Montreux en 1900.

Après la première projection publique le 28 décembre 1895 au Salon indien à Paris – l’exploitant, ne croyant pas au succès, avait préféré un forfait plutôt qu’un pourcentage sur les entrées et s’en est mordu les doigts –, les films des frères Lumière finissent par ramener des images des quatre coins de la planète. «Selon la formule de Bertrand Tavernier, les Lumière ont offert le monde au monde», s’enthousiasme Thierry Frémaux qui souligne déjà les caractéristiques proprement cinématographiques de ces productions, parmi lesquelles «Le jardinier», qui deviendra «L’arroseur arrosé», se pose en premier film de fiction, rudimentaire, certes - mais qui ne connaît pas aujourd’hui ce gag éculé?

Splash! «L’arroseur arrosé» ou le premier film de fiction très farceur, présenté lors de la première projection publique à Paris en 1895. COLLECTION INSTITUT LUMIÈRE
Splash! «L’arroseur arrosé» ou le premier film de fiction très farceur, présenté lors de la première projection publique à Paris en 1895. COLLECTION INSTITUT LUMIÈRE

Lumineux Godard

Les trésors mis en Lumière se poursuivent, comme les restitutions de leurs premières expériences 3D ou leur Photorama qui permettait de projeter, depuis le centre d’une salle ronde, une image à 360°. Le Grand Canal de Venise ou le sphinx et les pyramides de Gizeh ont droit à ce traitement circulaire. Si l’exposition se clôt sur les images de Stephan Crasneanscki documentant, dans les archives de Jean-Luc Godard, les nouveaux formats matériels que prennent les films, de la bobine au DCP numérique en passant par les cassettes vidéos Betamax, rien ne signale par contre les sympathies fascistes et collaborationnistes des frères Lumière.

Laissons donc le mot de la fin à Godard, justement, qui dans ses «Histoire(s) du cinéma», écrit: «Tout au début, l’histoire des deux frères. Ils auraient pu s’appeler abat-jour. Mais ils s’appelaient Lumière, et ils avaient presque la même bobine. Depuis ce temps-là, il y a toujours deux bobines pour faire du cinéma. Une qui se remplit, et une qui se vide. Comme par hasard, on a nommé esclave celle de gauche et maître celle de droite.»

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.