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«Les faits ne sont pas la vérité»

Rencontre avec Werner Herzog, cinéaste sacré «Maître» à Visions du Réel et à l’honneur de la Cinémathèque suisse.

L’œil de Werner Herzog, cinéaste de légende, a parcouru tous les mondes sans qu’une cuirasse ne lui résiste.
L’œil de Werner Herzog, cinéaste de légende, a parcouru tous les mondes sans qu’une cuirasse ne lui résiste.
GETTY

Werner Herzog appartient depuis longtemps à la légende du cinéma. De tous les cinémas. Ses épopées démentes en compagnie de «son» acteur Klaus Kinski – collaborations culminant dans la démesure du tournage amazonien de «Fitzcarraldo» – l’ont même amené à régler ses comptes dans un film sur le comédien (qu’il projetait un temps d’assassiner…) très justement intitulé «Ennemis intimes». Mais l’Allemand de 76 ans méritait, peut-être plus que tout autre, la distinction de «Maître du Réel» que décerne chaque année le festival nyonnais Visions du Réel. Ses approches documentaires innovantes galopent toujours à la hauteur d’une curiosité insatiable, qu’il se plonge dans le monde du saut à skis, de l’Antarctique, d’un Koweït embrasé après la première guerre du Golfe, d’un télévangéliste ou du destin d’un amoureux des ours. Jamais là où on l’attend, sauf à Nyon ces jours.

Êtes-vous un caméléon des genres du cinéma?

Pas du tout! Mes films sont instantanément reconnaissables parce que j’ai une vision du monde. Les sujets peuvent différer, mais cela ne doit pas induire en erreur. La substance du propos dicte la forme, mais vous reconnaîtrez mes films même si je ne suis pas au générique.

Quel sens voyez-vous dans la distinction de «Maître du Réel» que vous allez recevoir?

Tout est faux dans ce label mais je n’ai pas d’autre choix que de l’accepter maintenant. L’idée est bonne, je comprends l’intention, mais la formulation en elle-même est à côté de la cible.

Vous n’opérez pas de distinction entre fiction et non-fiction?

Parfois, vous devez en faire une. Par exemple, dans «Meeting Gorbatchev», je devais adopter une forme qui se rapprochait du documentaire. Engagé dans une conversation avec Gorbatchev, je ne pouvais pas me montrer totalement inventif et sautiller derrière lui! Une fois de plus, la substance dicte ce que je réalise. Mais je pense que cette distinction s’applique mal à mes films. Je dois accepter l’étiquette du documentaire, même si ce n’est habituellement pas dans ces films que l’on invente, stylise ou effectue des castings comme dans la fiction, choses que je fais. Je ne me préoccupe pas des frontières et certains de mes documentaires comportent des fictions déguisées.

Vous déclarez ne jamais rêver: vos films remplacent-ils vos rêves?

Ce n’est pas que je ne rêve jamais. Mais très rarement, environ une fois par an. Vous avez peut-être raison, mais je n’aime pas m’analyser. Tout ce que je sais, c’est que je ressens un grand vide quand je me réveille et qu’une fois de plus je n’ai pas rêvé.

Cela doit être étrange quand cela arrive…

Non, car ce ne sont que des banalités, comme mes chaussures qui ne me vont pas, et jamais le grand rêve que vous courez raconter à votre psychanalyste.

De l’autre côté, vous avez écrit un manifeste contre la vérité.

Ce n’était pas tant contre le cinéma-vérité que contre cette idée très répandue que les faits constituent la vérité. Ce n’est pas le cas et nous le savons tous.

Vous n’aimez pas trop la réalité?

Si, je vis dans la réalité et je la transforme, et ça c’est le cinéma…

Votre but est plutôt d’atteindre la vérité?

Cela sonne avec trop d’emphase, attention. Je fais avec ce qui vient, sans opérer tant de choix. Je me soucie plus d’illuminations. Dans le cinéma, rares sont les moments où vous vous sentez totalement illuminés par ce que vous voyez, par quelque chose qui ne vous abandonne plus. Comme la très bonne musique, cela crée une forme de consolation, vous sort de la solitude. Et c’est très bien.

Vous travaillez dans l’improvisation?

Disons qu’il s’agit d’accidents très bien organisés qui servent une vision plus large. Comme j’aime à le dire, le story-board est l’instrument des couards qui ne peuvent faire confiance à leur imaginaire et à leur capacité à absorber l’inattendu, cette vie qui vient de nulle part et qui fait intrusion sur le plateau. Les story-boards sont utiles si vous réalisez de l’imagerie complexe comme deux acteurs devant un écran vert avant de créer un paysage imaginaire numérique. Dans ce cas, vous devez savoir exactement où laisser de la place libre.

Vous avez dû y être confronté en tant qu’acteur de la suite de «Star Wars», «The Mandalorian», où vous jouez un méchant?

Non, et c’est fascinant car il existe désormais une technique, spécifique à cette production, qui projette le paysage autour de la scène. Ce qui permet aux acteurs mais aussi au caméraman de voir ce qui sera à l’écran. Le cinéma revient à ses origines!

Vos films développent très souvent un regard amoral. Vous questionnez mais vous ne jugez pas?

Oui, car je cherche à sonder l’âme humaine en profondeur. C’est pourquoi je peux parler à un homme condamné à mort et qui sera exécuté dans les huit jours et il sait d’avance – je le lui dis – que mon film ne sera pas une plateforme pour prouver son innocence.

Vous évoquez là votre film «Into the Abyss». L’avez-vous approché comme Truman Capote pour son livre «De sang-froid»?

Je n’aime pas la comparaison, car Capote était un opportuniste et un sensationnaliste. Tout cela tournait autour de lui. Il a attendu plusieurs années et que les condamnés soient exécutés – exécution à laquelle il a assisté et qu’il a décrite – pour sortir son livre. Je n’aime pas du tout son attitude. Je plaide pour ma différence.

Ne pas juger: c’est une force?

Attention, encore une fois. Quand je rencontre cet homme qui va être exécuté, je lui dis d’emblée que je sais qu’il a eu une enfance difficile mais que cela ne l’exonère en rien. Je comprends sa demande de clémence, mais je l’avertis: «Cela ne veut pas dire que je vous aime bien.» Il n’avait jamais entendu ça, mais il a tout de suite accepté de poursuivre le film.

Ne pas aimer ne signifie pas détester…

Non, et personne ne devrait être tué par un État. Pour aucune raison.

La prudence dans le jugement a dû vous aider dans vos rapports avec l’acteur Klaus Kinski?

J’étais forcé de faire des jugements, car sur les tournages avec lui tout le monde était instantanément contre moi. «Pourquoi nous infliges-tu cette pestilence?» Après un jour de tournage, les acteurs faisaient grève. «Je ne veux pas me retrouver dans le même cadre que ce porc!» Mon argument consistait à dire qu’il était le meilleur, le seul pour le rôle et que tout cela disparaîtrait rapidement dans le néant de l’oubli. Il ne resterait plus que le propos du film.

Votre culture est très européenne. Pourquoi vous être établi aux États-Unis? Je vis dans ce pays en raison d’un heureux mariage. Et je n’habite pas à Hollywood, mais à Los Angeles!

Dans votre jeunesse, vous espériez la réunion des deux Allemagnes au point d’avoir commencé un périple à pied le long des frontières du pays originel. Trente ans après, comment jugez-vous la réunification?

Je la vois toujours comme un accomplissement monumental. La politique à son meilleur, mais hors du circuit de la politique. La chute du mur de Berlin ne tenait pas à Reagan ou à Gorbatchev, mais à la manifestation irrésistible de la volonté du peuple.

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