Féministe amoureuse des mecs, Paule Muret n’a pas de porc à balancer

CinémaLa réalisatrice est célébrée à Soleure avec ses consœurs disparues, Christine Pascal et Patricia Moraz. L’occasion d’un regard sur ce «Cinéma copines» frais, passionné et au militantisme induit.

Paule Muret vit le féminisme comme un «combat permanent».

Paule Muret vit le féminisme comme un «combat permanent». Image: DR

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Paule Muret n’est pas rock’n’roll que dans le choix de ses comédiens – Alain Bashung en 1991 pour «Rien que des mensonges», Carl Barât, ex-Libertines, en 2015 dans «For This is my Body». Au téléphone, sa volubilité attaque l’écouteur comme un roulement de batterie, et des «tu vois?» bousculent le vouvoiement d’usage. Rock’n’roll, la cinéaste le fut aussi en empoignant une caméra dans une Suisse qui venait tout juste d’accorder le droit de vote aux femmes, s’imposant à la force de la camaraderie dans un nouveau cinéma romand saturé de musc mâle.

Depuis mercredi, les 55es Journées cinématographiques de Soleure honorent ce club informel que la directrice, Anita Hugi, a réuni sous la thématique «Cinéma copines». Soit des œuvres de Patricia Moraz (1939-2019), de Christine Pascal (1953-1996) et de Paule Muret, née à Martigny, en 1948, diplômée des Beaux-Arts lausannois, installée à Paris depuis le début des années 90. «Ça me fait un peu flipper de représenter la nouvelle vague romande ou les femmes dans le cinéma suisse, se marre-t-elle jaune. Je suis avec deux personnes disparues, qu’est-ce que je fais là-dedans?» Fausse modestie? Sans doute pas. Qu’elle évoque ses rares émois filmiques reçus en tout bien tout honneur par un curé cinéphile de son collège de jeunes filles («il nous avait montré «L’homme qui tua Liberty Valance», de John Ford, un choc»), se souvienne des premières caméras prêtées aux Beaux-Arts pour son travail de diplôme ou évoque la gentillesse de Francis Reusser, elle trahit une passion inchangée, une fascination envers l’image, une sidération, presque, à avoir osé s’affranchir par le cinéma.

Virée de son «école de nonnes»

«Je me suis fait virer à 17 ans de mon école de nonnes, je suis arrivée à Lausanne en 1965. Je militais dans des groupes d’ultra-gauche, sous l’impulsion de mon prof d’histoire, Charles André Udry – que j’ai d’ailleurs épousé. La majorité pour les femmes était alors à 21 ans. Prendre un mari à 19 ans était paradoxalement un moyen de me libérer de mon milieu. Faire du cinéma? L’idée n’était jamais arrivée à mon esprit. Cela semblait à chacun hors de portée, mec ou femme. Quand j’ai rencontré Renato Berta, avec qui j’allais vivre 20 ans, et qu’il me dit faire une école de cinéma à Rome, il aurait aussi bien pu me faire croire qu’il venait de la Lune!»

Paule Muret se projette dessinatrice mais vit au milieu d’aspirants cinéastes, fréquente les lieux de tournage, partage des utopies et, d’aide au cadrage à la confection des décors, apprend le métier. «Francis m’a beaucoup aidée. Il était tout le temps en train de bricoler une caméra. Chaque fois qu’il me voyait, il me prenait avec lui. «Viens, on va faire un plan.» J’admirais sa passion de tourner.» Elle passe même à la postérité devant l’objectif de Jean-Luc Godard, actrice dans «Sauve qui peut (la vie)». «J’avais dit non. Mais Jean-Luc est un obstiné, il m’a dit qu’il serait gentil avec moi car je n’étais pas une professionnelle.»

Un combat permanent

Godard, Reusser, Udry, Berta… Les souvenirs de Paule Muret ricochent aux noms des mecs. «Pour moi, le féminisme est un combat permanent, mais je ne planterai jamais ce drapeau sur le cinéma, car j’ai tout appris des hommes! J’étais allée à une réunion du MLF (ndlr: mouvement de libération des femmes) avec deux copains, à qui l’on a d’abord refusé l’entrée! Je militais pour la libération des mœurs, pour la liberté absolue de chacune et chacun, ce qui est le contraire de l’exclusion et du moralisme. La vague #MeToo me fait un peu peur: la délation, la méfiance systématique, j’ai pas envie. Dans le milieu du cinéma, je n’ai rencontré que des gens formidables. Désolé, mais je n’ai aucun porc à balancer!»

Et ces copines, dont la mémoire sera fêtée à Soleure? «C’est une thématique un peu au chausse-pied, remarque-t-elle. Christine (Pascal) était l’une de mes meilleures amies, elle est partie tôt hélas... Avec Patricia (Moraz), la relation fut plus compliquée. À l’époque où nous étions en Suisse, on se soutenait les unes les autres, c’est vrai. Chacune aidait aux films de l’autre, on se conseillait mais on n’était pas une bande organisée.» La production de ces «copines», néanmoins, projette dans les festivals européens de prestige la signature de ce cinéma franco-romand et féminin. En plus d’un succès public, «Le Petit Prince a dit», de Christine Pascal, remporte le Prix Louis-Delluc 1992; «Les Indiens sont encore loin», de Patricia Moraz, porte à l’écran en 1977 la rencontre entre Christine Pascal et Isabelle Huppert; «Rien que des mensonges», de Paule Muret, réunit Fanny Ardant et Alain Bashung et concourt à la Berlinale de 1992.

En 2015, son second film, «For This is my Body», aura moins de chance. La Parisienne d’adoption, qui a surtout œuvré dans l’écriture de scénario, garde une blessure ouverte de cet échec et des difficultés à trouver de la distribution, y compris dans son pays natal. Elle ne désespère pas de réaliser un troisième long métrage et, esprit des temps, vise l’écriture d’une série. Et se réjouit tout de même d’être invitée d’honneur à Soleure, bien qu’elle l’affirme: «Je m’en fous de laisser une marque sur le monde.»

Créé: 24.01.2020, 11h34

Infos pratiques

Soleure, divers lieux

«Rien que des mensonges», de Paule Muret, sa 25 (12h), Kino Palace

www.solothurnerfilmtage.ch

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