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«Fiancées» d’ailleurs

Julia Bünter déflore les rêves des jeunes Cairotes.

Dans «Fiancées», Marize et Ramy suivent le parcours type du couple cairote.
Dans «Fiancées», Marize et Ramy suivent le parcours type du couple cairote.
DR

Julia Bünter éclate de rire. Non, la cinéaste genevoise n’a pas suivi un grand amour au Caire, ni même traqué là-bas quelque aïeul perdu.

Après avoir accompli ses études à l’Écal, et notamment un mémorable film de diplôme, «Jour J» sur une femme qui veut avoir un orgasme avant 30 ans, la cinéaste a pourtant vécu trois ans dans la grouillante mégapole égyptienne. Comme ces voluptueux élixirs orientaux dont le sillage entête, la fréquentation au quotidien de presque trentenaires, comme elle, a modelé «Fiancées».

En attente d’officialisation, Batool et Bassam, comédiens, se dévoilent en répétition sur une scène, se déchirent comme un vieux couple dans sa cuisine. Marize et Ramy, chrétiens aisés, abattent le parcours classique, de la visite médicale au banquet nuptial. Randa et Abdelrahman, musulmans pratiquants, questionnent le règlement marital, l’égalité au sein du couple ou même l’usage du voile.

Tous se rejoignent sur l’envie de s’envoler du nid. «Soit trouver un appartement, sinon c’est impossible de se marier. Une vraie galère dans cette ville surpeuplée!»

Comment avez-vous obtenu ces aveux sans fard?

En passant beaucoup de temps avec les intervenants, au point d’avoir parfois la sensation d’appartenir à leurs familles. Plus que l’aspect spectaculaire, j’ai privilégié ce lien dans mon choix des trois couples. Je savais que sur des cas plus dramatiques, je n’aurais pas cette qualité d’accès.

D’où un ton plus doux que militant. Une évolution?

Au sein du formalisme de la société, carcan indéniable, le débat existe. Les avis s’opposent entre femmes de différentes générations, entre sexes qui négocient. Les relations dépassent le simple rapport d’autorité. C’est plus complexe, voir déjà la résistance parfois de femmes âgées qui jalousent la liberté de leurs cadettes. Ou se sont approprié le pouvoir.

Le patriarcat domine mais l’homme semble en retrait.

J’ai été surprise déjà que les hommes se confient. Leurs discours sont parfois ambigus, et je pense qu’ils souffrent aussi du formalisme structurel de la société. Je voulais montrer combien au-delà des particularismes égyptiens, que les blessures intimes causées par ces affaires de couples, de mariage, restent universelles.

Sauf que le prince charmant se profile toujours en mari.

C’est la constante, ces premières amours doivent se vivre au moins dans le cadre de fiançailles, sinon du mariage. Ce qui accentue la pression sur le couple, accentuée encore par l’obligation d’économiser, de trouver un bail pour s’émanciper des parents. Devenir adultes, quoi.

Autre tue-l’amour, les examens prénuptiaux.

Ces tests physiques se pratiquent surtout chez les chrétiens qui interdisent le divorce. Mais là encore, si c’est inscrit dans la loi, beaucoup achètent des certificats médicaux de complaisance.

Ces trois cas précis échantillonnent-ils la réalité?

Déjà deux couples musulmans, un chrétien, cela respecte plus ou moins la parité religieuse en Égypte. Mais plus qu’un pourcentage d’ailleurs inconnu, je voulais montrer que c’est la tradition, plus que la religion, qui détermine ces règles. La société là-bas multiplie les cas d’espèce, les pauvres ne sont pas plus ou moins bornés que les riches ou les intellectuels, etc. «Fiancées» ne se veut pas exemplatif, c’était impossible.

Que vous ont-ils appris?

Que la pression sociale s’exerce plus fortement encore que les diktats religieux. Et ça commence à les déranger beaucoup. D’ailleurs, c’est souvent pour témoigner qu’ils ont accepté d’être filmés.

Rébellion sociale plus que religieuse?

J’entendais souvent sur ce point: «À la fin, ce sera toi face à Dieu, toi et ta conscience.» Par contre, de ne pas pouvoir louer un appartement sans être marié, au risque d’être embarqué par la police, c’est vécu comme une réelle brimade. Et ils voulaient exposer le problème. Tout comme le fait pour une femme célibataire de ne pas pouvoir habiter seule, et pire encore, d’élever un enfant seule à moins d’être veuve.

D’où l’importance stratégique des fiançailles?

Tout à fait, c’est le seul moment où un couple non encore figé peut s’expérimenter. Sans relations sexuelles, bien sûr, ou alors de manière cachée.

Pourquoi ne pas avoir tiré une fiction de «Fiancées»?

Je n’aurais jamais pu avoir une écriture assez fine pour apporter en Occident une vision, une compréhension assez réaliste, fidèle, de la scène cairote. Et puis… c’est ce qui m’a donné l’envie du cinéma, cette obligation de sortir de sa bulle.

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