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Le fils de cheminot part en 1ère classe

Passionné de films et de poésie, le directeur sortant de Visions du Réel, s’apprête à vivre sa dernière édition de la manifestation nyonnaise

Deux mois avant le début de la 48e édition de Visions du Réel, son directeur sortant, Luciano Barisone, a déjà la tête dans le guidon. Il faut finaliser le catalogue de films, subir des tractations de dernière minute avec des producteurs hésitants… Mais l’Italien ne se départit pas d’une humeur égale, dégageant la ferme volonté de ne pas vouloir céder au stress.

Le soleil brille dans les rues de Nyon et illumine sa pupille de futur retraité. «Je pars dans quelques jours en Colombie, pour participer à un jury», se réjouit-il. Sur son bureau, les livres qui vont accompagner son périple: le Roland Barthes par Roland Barthes, un texte de Tarkovski, cinéaste qui l’a marqué lors d’un long entretien dans les années 70, et le Petit éloge de la fuite hors du monde du sociologue Rémy Oudghiri. «Je vais surtout fuir la modernité», s’amuse le Génois d’origine qui a souvent choisi, pour mettre les voiles, les toiles d’un écran de cinéma.

Fils d’un cheminot communiste et d’une employée des postes, le jeune Luciano s’est toujours montré exemplaire dans le travail, s’affranchissant sans peine d’une condition modeste par des études brillantes au lycée classique, puis affirmant ses désirs en plongeant dans une thèse d’ethnologie. Au fil des ans, ce passionné d’histoires qui se racontent en images a penché pour une approche poétique de l’art et de l’existence, réfutant ainsi les analyses trop politiques. Il le confessera avec une humilité méditative, après un bon repas.

Il est ainsi difficile de ne pas laisser poindre un regret au moment de dire adieu à un homme sensible et dynamique – cela dit sans aucun sous-entendu envers celle qui lui succède à la tête de la manifestation dès l’été, Emilie Bujès. Motif de réjouissance: il reste encore une édition de Visions du Réel à partager avec lui, avant de le laisser partir dans un crépuscule à la Rossellini – autre cinéaste cher à son cœur – qu’il faut lui souhaiter le plus vif possible. «Je n’ai jamais idolâtré personne», tient-il à préciser, consolateur.

Luciano Barisone, vous partez avec le sentiment du devoir accompli?

C’est un peu ça, mais je pars surtout sans regrets ni amertume, avec un sentiment de reconnaissance, qui va bien sûr à toute l’équipe du festival, mais aussi, plus largement, à l’accueil que j’ai reçu en Suisse. Ce pays m’a par exemple permis, moi qui suis un peu maniaque, de travailler avec un instrument qu’il est toujours difficile à manier en Italie: la précision! L’improvisation à la dernière minute, ça, je savais déjà faire. Je suis content de l’œuvre réalisée en équipe. Ce n’était pas un coup de baguette magique car le festival reposait déjà sur des bases solides, mais nous nous sommes beaucoup dévoués à en faire un grand festival international avec des premières mondiales.

C’est votre plus grande fierté?

Sans arrogance, on y est arrivé. Et quand on veut imposer le nom d’un festival, il faut se lancer dans des recherches que ne pratiquent pas les autres. Cela ne marche pas à coups de «tu dois nous donner la première de ce film», car on ne peut rien faire contre des festivals qui ont dix fois notre budget. Cela correspond donc à travailler sur des découvertes, jamais sur des valeurs sûres. Sur des noms comme Frederick Wiseman, Werner Herzog, Nicolas Philibert, Claire Simon, tu ne peux pas dire non, mais ce n’est pas difficile.

Avez-vous des exemples de risques qui ont payé?

Il y a eu Le plus petit endroit de Tatiana Huezo Sanchez en 2011. Le film ne suscite aucun article de presse mais remporte le Grand Prix. Il finira par passer dans plus de 100 festivals dans le monde et récoltera aussi pas mal d’argent en prix. Son deuxième long-métrage est passé à la Berlinale. Le travail a été accompli. Mais on pourrait dire la même chose de Homeland: Irak année zéro en 2015. Personne ne l’avait sélectionné, entre autres à cause de sa durée de plus de six heures. Visions du Réel est le seul festival à l’avoir fait et c’est notre grande qualité d’être très attentifs au contenu et à la forme– Emilie Bujès est de la même école. Nous partageons nos avis, nous cherchons des réponses et quand nous prenons une décision, nous sommes fiables.

La fréquentation du festival – plus de 40 000 entrées en 2016 – a presque doublé pendant vos années de direction. Comment l’expliquer?

Oui, on entend parfois 45 000, mais c’est en comptant les tournées hors des dates du festival. Je ne veux rien inventer, je n’aime pas tricher. A chaque fois que c’est possible, nous cherchons à convaincre le public de l’intérêt des films que nous défendons. Je crois que cette passion finit par devenir perceptible. C’est aussi pour cela que j’aime aller à la rencontre des jeunes, un public intelligent, qui recherche de l’excitation, mais sans vouloir passer par les anciens modèles. Si vous arrivez à les convaincre ne serait-ce qu’une seule fois, ils deviennent vos meilleurs ambassadeurs. Mais nous avons aussi mis en place des sections présentant la crème des autres festivals et c’était pour que ça cartonne. C’est toute la différence entre un match Lausanne-Morges et un Real-Barça. On sait ce qui va marcher!

Il y a aussi l’humour, souvent représenté à Nyon?

Oui, il faut varier les plaisirs avec des choses plus légères. Même si je n’ai toujours pas compris pourquoi les critiques ont un problème avec le rire…

L’enjeu journalistique des films prend-il aussi de l’ampleur aux yeux du public?

Je ne crois pas vraiment… Je pense que l’information est secondaire au plaisir communiqué, qui passe par le «texte», la forme. Le cinéma du réel force le réalisateur à engager un gros travail d’observation – la durée –, de représentation – la dramaturgie – et d’éthique – l’émotion – pour se saisir de son sujet, souvent dans un rapprochement avec des moyens qui sont ceux de la fiction. A l’inverse de ce qui se passe actuellement à Hollywood et ses productions de techniciens, paresseuses, le plus souvent d’un ennui total.

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