Foenkinos explore les mystères et tabous féminins

InterviewDans «Jalouse», l'écrivain et cinéaste, se penche sur une quinquagénaire névrosée. Une héroïne qu'on devrait aimer détester.

Vidéo: YouTube / STUDIOCANAL France


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Son fan-club peut le cajoler, les honneurs affluer, les chiffres confirmer. L’écrivain et cinéaste David Foenkinos s’avoue dubitatif quant au destin de Jalouse, sa nouvelle aventure. Coréalisateur avec son frère Stéphane de ce portrait de quinqua névrosée, il se méfie, justifie, soupire. «Les Inrockuptibles et Le Figaro m’ont descendu, comme d’habitude. Je n’ai pas un ego surdimensionné, je demande à être jugé avec honnêteté. Après, il faut convaincre…»

Et de disserter sur l’échec. «Le romancier affronte la critique tout seul. Mes livres, je les écris à l’adjugé! Mes films par contre, me flanquent une peur contagieuse. Car le cinéaste implique toute une équipe, de la maquilleuse au figurant. Sans compter le temps investi, tous ces palabres pour décrocher les droits d’une chanson, le budget d’un décor! Si dans un roman, j’écris «il pleut», pas de problème. Dans un scénario, «il pleut», c’est quinze personnes qui bossent.» David Foenkinos pourrait se passer de ces contraintes, se reposer sur les lauriers littéraires cueillis depuis Charlotte, Prix Renaudot, Goncourt des lycéens. L’indécrottable romantique retourne au cinéma avec ferveur.

– Une scène de« Jalouse» cite Charlotte, votre plus gros succès, pourquoi?
– Mais je ne montre pas mon livre, ça aurait été du plus haut ringard! C’est juste la couverture du recueil de ses œuvres. Je veux continuer à évoquer Charlotte Salomon, désormais étudiée au bac, exposée, je rêve de lui rendre hommage avec un film à la Frida Kahlo.

– Après la Nathalie de La délicatesse, la Nathalie de Jalouse. Une obsession?
– J’aime le mystère féminin, c’est assez évident. Mais je déteste les généralités. Je ne voulais pas parler de la femme de 50 ans comme d’un phénomène générationnel. Je filme une héroïne si mal dans sa peau qu’elle crée de la malveillance avec des conséquences graves ou drolatiques. Elle jalouse sa fille, et dans notre société, on n’a pas le droit de dire ça. Je trouvais ça excitant, et gonflé d’exposer ce tabou.

– Le film hésite entre comédie et tragédie. Perturbant?
– J’obéis au personnage, elle ne comprend pas ses propres actes, vit un maelström émotionnel entre pulsions animales, instinct de survie, impulsions inconscientes. La comédie m’amuse mais je ne voulais pas faire l’économie de failles plus graves. D’où ces allers-retours permanents. Elle est la seule à ne pas se voir belle. C’est comique, puis tragique. Car sa jalousie, sans être amoureuse, reste un moteur qui propulse très loin. Surtout qu’elle, sans mauvaise foi, ne se pense pas jalouse.

– Connaissez-vous la jalousie?
– J’en ai été victime. Le succès engendre l’agressivité. Vouloir ce que l’autre obtient rendrait heureux? Je n’ai jamais compris ça. Moi, je voulais filmer des moments arrachés au quotidien, déconnectés de l’existence. La tendresse peut apparaître à chacun comme un ange. Et tant pis si ça ralentit le rythme du film.

– D’où cette impression de film inclassable, voire indécis?
– Sans doute. D’ailleurs, cette héroïne en soi, est anachronique, à côté de ses pompes dans un Paris qui lui échappe, lui semble trop moderne. Dans un corps aussi, qu’elle ne comprend plus, qu’elle voudrait retrouver pareil à celui de ses 20 ans. Après, on aime ou pas. Je ne veux pas de diktats dans mes scénarios, j’adore au contraire que les gens se fabriquent leur propre histoire.

– Pourriez-vous écrire un roman avec votre frère Stéphane, si complice dans ce film?
– Oh non! Jamais! Impossible! C’est trop… personnel un roman. C’est moi, seul au monde. Et le style me semble une affaire trop intime pour se discuter. Tandis qu’un scénario de cinéma, très vite, c’est une affaire à trois. Le personnage de fiction s’incarne dans un acteur. Vous complotez votre histoire un peu comme un sauvage, et soudain, vous vous retrouvez face aux personnages.

– Karin Viard, en l’occurrence.
– Oui, et c’est un tel monstre d’actrice! Au-delà de tout, elle arrive à rendre cette femme aimable. (24 heures)

Créé: 14.11.2017, 19h12

Appréciation du film

Tragicomédie (Fr., 12/14; 106’).

**

En dates

1974: Naît à Paris, maladie du cœur à 16 ans, longue hospitalisation, se découvre lecteur.

1982: Entre études de lettres et jazz, se tourne vers l’écriture.

2002: «Inversion de l’idiotie».

2004: Succès avec «Le potentiel érotique de ma femme».

2007: «Qui se souvient de David Foenkinos»?, autofiction.

2009: «La délicatesse», triomphe.

2011: «Les souvenirs»; adapte avec son frère Stéphane «La délicatesse», nommé aux César; entre au club des best-sellers.

2014: «Charlotte», inspiré de la vie de Charlotte Salomon, artiste juive décédée dans les camps, Prix Goncourt des lycéens, Prix Renaudot, roman préféré des libraires; Jean-Paul Rouve adapte «Les souvenirs».

2016: «Le mystère Henri Pick», adaptation en cours par Rémi Bezançon.

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