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Francis Reusser met en scène son journal intime

Du père absent à son fils Jean, de Ramuz à Cézanne, le réalisateur zoome sur ces fragments de vie qui lui tiennent de destin.

Reusser, ou vivre en brûlant la pellicule par les deux bouts…
Reusser, ou vivre en brûlant la pellicule par les deux bouts…
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Loin d’un gracieux poème autobiographique ou d’une célébration aux plaies léchées de son passé, «La séparation des traces» s’entame sur une escalope panée en terrasse du Bellevue, à Heiligenschweidi dans les montagnes bernoises. Là où est né le père de Francis Reusser, éternel orphelin qui souvent dans ses films questionnera cette absence.

Avec humour, le cinéaste dédramatise, pioche dans la viande grasse, puis dans une coupe glacée. Le septuagénaire ne s’est jamais montré adepte de philosophie diététique. Même si quelques plus séquences plus loin dans ce journal intime, il s’offre un numéro de consommateur énervé face aux flots de cola versés par une société peu soucieuse d’y dissoudre ses os comme son bon sens.

Dans l’existence de Francis Reusser, le trivial croise souvent le sacré sans que le cinéaste veveysan ne s’en offusque. Sur le mode de la confidence, ce nouveau film brasse les souvenirs et les confidences sur pellicule sensible. Avec le recul d’une relative sagesse, l’auteur relit sa jeunesse de «chenapan» révolté. Les blessures d’une enfance cassée par la perte de sa mère à l’âge de deux ans, d’un père perdu à l’adolescence ont cicatrisé, la marque demeure. Comme la brisure générationnelle, ligne de fuite qui court vers l’horizon qui meuble l’ennui, vers l’avenir que voudra se donner son fils Jean à qui il a filé le gène de la rébellion. À l’heure de la séparation des traces, le gauchiste contemple aussi l’héritage sans autosatisfaction.

Ainsi le gamin mal dégrossi qui frisait la correctionnelle jadis, a dévoré la littérature en autodidacte. «Les gens retiennent «Derborence» soupire-t-il parfois. La sélection au Festival de Cannes, au César du meilleur film étranger.» Et de ressortir une séquence étrange et rare, où erre le fantôme du père, encore et toujours, nu et décharné dans des roches hostiles. Boitillant désormais, voilà aujourd’hui Reusser en auteur qui marche avec une canne dans la campagne peinte par Paul Cézanne, dans une sainte victoire du corps défaillant qui encore une fois, veut célébrer Ramuz, une correspondance épistolaire avec le maître impressionniste. «Mon éducation a été chez les peintres» écrit la star des lettres vaudoises. Celle de Reusser commença par le verbe, «le dernier trésor, ce qui nous distingue des animaux». Depuis, il s’est entiché de «La Nouvelle Héloïse», prenant une autre échelle avec Jean-Jacques Rousseau.

Quand il évoque ce tournage à Glion, en surplomb de ses origines, il redevient ce jeune cinéaste qui descendait avec l’équipe du «Grand soir» à Montreux, «boire des coups, écrire des bouts de dialogue, déjà nostalgiques de ce que nous venions de vivre». La poésie le «repayse» en douceur. À l’amertume rugueuse de ses vitupérations contre le sort réservé aux créateurs en Suisse succède une infinie mélancolie. Dépeuplé d’illusions, le réalisateur se désintoxique comme un curiste dans une station thermale ancienne se dépouillerait du superflu qui encombre son esprit. «Comme à Évian, jadis résidence d’été des frères Lumière. Le temps s’y arrête, prétexte complaisant à se fortifier l’imaginaire.»

Mais c’est sur la Riviera de son enfance qu’il dit avoir tourné son meilleur film, du moins celui qu’il préfère entre tous et dont le titre claque en constat laconique qui cingle l’âme, «Seuls». La sincérité y désarme la réticence, une époque charnelle s’y caresse encore sur le corps de femmes aux longs cils et franges souples. La mémoire d’un Candide voltairien force alors l’attention, fait parler la poudre de la jeunesse sur les barricades des révoltes impérieuses.

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«La séparation des traces»

Avant-premières, parfois en présence du cinéaste, du ma 27 nov au di 21 janv. En salle dès le 5 déc. www.firsthandfilms.ch

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