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Avec «Les frères Sister», Audiard transcende le western

Plus insaisissable que le coyote de Tex Avery, le réalisateur français Jacques Audiard surprend une fois encore avec «Les frères Sister».

Charlie (Joachim Phoenix) et Eli (John C. Reilly), les frères Sister dans l’Oregon du 19e siècle.
Charlie (Joachim Phoenix) et Eli (John C. Reilly), les frères Sister dans l’Oregon du 19e siècle.
ASCOT-ELITE

Relecteur averti du roman de Patrick deWitt (Ed. Actes Sud), Jacques Audiard colonise le genre mythique du western. Eli et Charlie Sister se causent comme des enfants de dix ans mais les tueurs à gages laissent un sillage sanglant dans l’Oregon de 1851. Sous l’innocence des deux frangins couvent la modernité des temps, le bruit et la fureur des hommes. Tout un contrat assumé, qui a valu à Jacques Audiard le titre de meilleur réalisateur à la Mostra de Venise.

Vous vous dites «cinéaste hybride». Hybride de quoi?

Sans prétention, je vois ça comme la tectonique des plaques, des influences qui travaillent. Longtemps, je me suis senti hors du cinéma d’auteur (NDLR. Audiard a longtemps bossé avec son père Michel, scénariste notamment des «Tontons flingueurs»), ça a fini par créer une dynamique omnivore.

Quelle était votre stratégie face à l’imagerie du western?

Déjà ma décision de tourner en Europe. Je ne voulais pas subir ces merveilleux paysages du nord des Etats-Unis, l’Alberta. Je suis allé en repérages dans ces villages-studios, qui ont servi à «Deadwood», «Appaloosa» etc. avec le grand ciel, les montagnes derrière. Des décors clés en main mais où je n’avais plus rien à filmer. Je peux le dire maintenant, j’ai réalisé un film d’époque, pas un western. Moi, Français, j’appartiens à une civilisation qui dès le 19e s., s’identifie au roman, Balzac etc. Et pas à la mythologie du western.

Steven Spielberg a filmé «E.T.» sans être un alien, non?

Dans mon cas, mon tempérament aurait fait problème. Je me serais montré trop malin, j’aurais fait mon Sergio Leone, forcément positionné dans une attitude critique, dans le deuxième degré. Seul un Américain peut tourner un western car il peut prétendre à une naïveté naturelle face au genre. Voyez les frères Coen, leur meilleur western, c’est «No Country For the Old Men» (NDLR. Ils ont remporté le prix du scénario pour un autre western, «La ballade de Buster Scruggs»).

Ce creuset de brutalité et de naïveté du western, explique-t-il l’Amérique d’aujourd’hui?

Certes, dans le rapport du citoyen à la loi et la violence. Je suis toujours étonné de voir la présence de tant de ténèbres dans cette société que nous admirons. L’usage privé de la violence me paraît extraordinaire, qui remonte aux Pères fondateurs, à l’écriture même de la constitution.

La ruée vers l’or, au-delà de la cupidité, n’est-ce pas aussi l’obsession des Américains pour l’innovation, le progrès?

1850, c’est une époque charnière de mutations. Voyez les armes à feu, les cow-boys inventent la cartouche à fusil, et soudain, c’est la poudre qui parle. La ruée vers l’or effectivement, va bouleverser la société. C’est à ce moment précis que l’hypothèse d’une pollution générale est posée. Du moins, la cupidité impacte le paysage avec une force colossale. Ainsi, tout commence par exemple, par l’usage de produits chimiques pour extraire le mercure, etc. Cela n’est pas sans résonance avec ce qui se passe au Brésil de nos jours.

D’où l’idée de mettre en avant ce personnage de savant dépassé par son invention?

Dans cette histoire, plus que jamais, je me suis laissé entraîner par des intuitions de lecture. Une question se pose, sans être énoncée dans le livre: est-il possible d’opposer une utopie à cette vision enfantine de la violence. Et si oui, à quel prix? Et si non, y aura-t-il toujours plus méchant que soi? Ça m’a poursuivi à travers le personnage de l’inventeur Warm, qui littéralement «formule» la chaleur. J’aime partir d’un livre, même si ici, c’est l’acteur John C. (Reilly) qui me l’a proposé.

Travailler avec des Américains a-t-il rafraîchi votre regard?

Avant que John C. amène le projet, il ne m’était jamais venu à l’idée de tourner un western. J’avais envie depuis longtemps de diriger des acteurs américains, mais je savais ne pas pouvoir fonctionner dans leur système de production.

Comment garder la main sur un projet qui vient d’un autre?

Je suis un diable, j’en ai peur… et j’en ai un peu honte! Avec John C. Reilly, ce fut bizarre. Le personnage d’Eli semblait taillé pour lui. Trop presque. J’ai lui donc proposé à un stade très avancé du scénario, de changer de rôle. Il a hurlé, bien sûr. Mais pour moi, c’était le moment de sortir la hache, de montrer les dents. L’interroger ainsi, c’était une manière de tester notre volonté à aller jusqu’au bout, à montrer aussi qui commandait. Car le cinéma n’est pas une application informatique. Au final, il joue Eli. Evidemment.

Vous visitez les genres, polar etc. Mais ne tournez-vous pas toujours le même film?

Vous me demandez si je me prends pour John Huston? Je plaisante. J’aime l’idée du cinéaste qui tourne «Le trésor de la Sierra Madre» et «The Dead»,des chefs-d’œuvre, des merdes aussi. Mais quand c’est bien, Huston, je me couperais des doigts pour signer ça. Quant à faire le même film, je vois plutôt la même intelligence morale, artistique, un mouvement cérébral à la manœuvre.

Est-ce exprimer cette identité qui vous a fait cinéaste?

Oh, mon cas est plus simple. Je voulais communiquer avec le monde. Et tant pis si cette fonctionnalité qui identifie le septième art par essence et le connecte à une société, se perd de nos jours. Moi, je persiste à chercher cet inconnu, l’autre qui nous nomme. Je veux percer ce que nous sommes dans le regard de l’étranger.

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