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«Grâce à Dieu» d’Ozon secoue la Berlinale

Sur le thème de la pédophilie dans l’Église, le film retrace l’affaire Barbarin du point de vue des victimes. Alors que le festival vient à peine de commencer, il part déjà favori pour l’Ours d’or.

Se pourrait-il qu’en à peine vingt-quatre heures, les choses soient déjà pliées? Qu’après seulement un jour de Berlinale, le festival tienne déjà son Ours d’or? Ce ne serait pas totalement impossible. À la dernière Mostra de Venise, le «Roma» de Cuarón avait été projeté le jour même de l’ouverture avant de s’imposer comme Lion d’or dans une sorte d’unanimité tranquille. À Berlin, le dernier film de François Ozon, «Grâce à Dieu», pourrait connaître un destin analogue. Présenté vendredi matin, considérablement applaudi, il bénéficie d’un engouement indéniable sans doute dû à son sujet, la pédophilie dans l’Église. Retraçant l’affaire Barbarin, cardinal accusé avec cinq anciens membres du diocèse lyonnais de non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs par un prêtre avant 1991, le film adopte le point de vue des victimes.

Alexandre, François, Emmanuel. Anciens scouts, aujourd’hui devenus adultes, et incarnés dans le film par Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud. Trois acteurs pour une fiction qu’Ozon a écrite en procédant à une enquête presque journalistique auprès de l’association de victimes «La parole libérée», qui s’est constituée à Lyon au moment où le scandale a éclaté. «Je cherchais un sujet fort, témoignait-il en conférence de presse. Jusqu’alors, j’avais réalisé de nombreux films avec des personnages féminins. J’avais envie de changer, et cette affaire m’en donnait l’occasion. Sans jamais me placer d’un point de vue judiciaire.»

Polémique en vue

Pourtant, la polémique s’emballe déjà. L’avocat du principal accusé, le père Preynat, dont le scénario s’inspire complètement, a demandé le report de la sortie du film, arrêtée au 20 février en France comme en Suisse. Cela afin que le procès, dont le jugement est fixé au 7 mars, ne soit pas influencé par le métrage. «J’espère surtout que le film aura un impact sur la société. La loi a déjà changé en août 2018. Le délai de prescription pour les victimes est désormais passé à 30 ans. Sinon, «Grâce à Dieu» ne révèle rien qu’on ne sache pas déjà. Tout ce qui est dit dans les dialogues provient de déclarations qui sont connues.» Ozon paraît sûr de lui, mais s’attendait sans doute à semblables réactions, vu l’actualité de «Grâce à Dieu» et les conditions délicates de son tournage. Ce dernier s’est en effet déroulé en secret, sous un titre de travail qui ne contient aucune allusion à l’Église ni aux faits de pédophilie qu’il relate, et en partie entre la Belgique et le Luxembourg pour ce qui est des scènes d’intérieur.

Des passeurs de relais

Le résultat est impressionnant. Nullement structuré comme une fiction classique, «Grâce à Dieu» s’articule autour des trois personnages précités en faisant en sorte que chacun passe le relais aux suivants. Même si ceux-ci se retrouvent regroupés au sein d’une même association à la fin, chacun est un peu le héros de son propre segment narratif, imperméable, en un sens, aux autres récits. «Si on prend le personnage d’Alexandre, on voit bien qu’au début, il se bat tout seul, précisait Ozon vendredi. En trouvant d’autres victimes, il joue en quelque sorte le passeur. Mais je sais bien qu’on n’a pas l’habitude, dans le cinéma classique, de perdre de vue un personnage au bout de 45 minutes.» C’est pourtant bien ce qui arrive dans «Grâce à Dieu».

Et cette construction autorise Ozon à une gravité qu’on ne lui connaissait pas toujours. Comme si le réalisateur de 52 ans avait désormais atteint une maturité qui lui permet d’aborder des sujets moins légers, mais aussi plus complexes, avec la même percussion dont il procédait dans «8 femmes» ou «Potiche». Avec un tel thème, éviter la lourdeur, le manichéisme, la démagogie ou les maladresses relève du miracle. Il n’est pas un seul piège dans lequel le film tombe. «Grâce à Dieu» ne bascule pas dans le plaidoyer ni dans l’indignation dénonciatrice comme les rares films abordant ce thème peuvent le faire.

Objectivement, il réunit toutes les qualités pour faire un Ours d’or idéal. Il traite d’un grand sujet, parfaitement en phase avec l’air du temps, il est émotionnellement inattaquable - on en ressort bouleversé mais sans que le pathos nous submerge - et il est objectivement le film le plus abouti d’un auteur prolifique et important dans le cinéma français, voire européen. «C’est la cinquième fois que je suis en compétition à Berlin (ndlr: après «Gouttes d’eau sur pierres brûlantes», «8 femmes», «Angel» et «Ricky») et j’avoue beaucoup aimer ce festival.» François Ozon reste l’un des rares grands cinéastes actuels à n’avoir jamais remporté ni Palme, ni Lion, ni Ours d’or. 2019 pourrait-elle enfin être son année? On le saura dans une dizaine de jours en gardant en tête qu’à la Berlinale, tout reste malheureusement possible.

«Grâce à Dieu» En salle dès le 20 février

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