Gus Van Sant a propulsé les marginaux dans la lumière

InterviewLe Musée de l’Elysée lui consacre une expo, la Cinémathèque une intégrale. Rencontre avec le cinéaste américain.

<b>Renégat</b> De sa jeunesse et des incitations rebelles des écrivains «beat», Gus Van Sant a gardé une grande affection pour la subversion. Même depuis la suite Coco Chanel du Palace à Lausanne.

Renégat De sa jeunesse et des incitations rebelles des écrivains «beat», Gus Van Sant a gardé une grande affection pour la subversion. Même depuis la suite Coco Chanel du Palace à Lausanne. Image: VANESSA CARDOSO

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«Je vais essayer», lâche Gus Van Sant en fin d’entretien, lundi au Lausanne Palace quand on lui souhaite de poursuivre cette culture de renégat dont il venait de déplorer la disparition. A 65 ans, le cinéaste gay américain a exploré de nombreuses marges, et pas seulement sociales. Celles de l’art et de la narration aussi, comme on peut le constater dans les méandres de sa filmographie que la Cinémathèque propose dans son intégralité et dans les sinuosités artistiques que dévoile l’exposition du Musée de l’Elysée. Interview d’un incorrigible résistant, aussi inventif que réfractaire.

- Une expo et l'intégrale de vos films, cette célébration vous donne-t-elle l'impression d'être mort?
– C’est un peu ça. Surtout l’exposition parce qu’elle me contraint à regarder tout mon passé. Les films, je ne les regarde pas si je n’en ai pas envie. D’ailleurs cela prendrait plus d’un jour: il y en a 17.

- Comment a débuté votre fascination pour les marges?
– Mmmh (pensif). Peut-être que je me sentais simplement marginal moi-même. D’ailleurs, mes premiers films traitent de personnages marginalisés. Les choses ont commencé à changer avec To Die For à propos d’une criminelle et donc, pour cette raison, pas une marginale… Mais je pense plutôt en termes d’anti-héros. Will Hunting est le premier film où le personnage n’est pas vraiment un marginal – cela m’inquiétait, je ne savais pas si j’allais réussir à rendre un caractère positif.

- Par la suite, vous êtes revenu à des films plus bizarres ou antisociaux... Le succès vous effraie?
– Je ne l’ai jamais conçu comme un problème. Dans la foulée, j’ai fait Psycho et A la Rencontre de Forrester, qui est un grand film. Mais j’ai toujours voulu des petites équipes, pas des petites histoires! C’était l’idée d’un film comme Gerry.

- Vous citez «Psycho»: ce remake presque à l'identique du «Psychose» de Hitchcock intrigue encore...
– J’étais mécontent de la façon de faire des films au milieu des années 1990. Du remake partout, même dans les shows TV! Je me suis dit, si c’est le désir de faire du remake, OK, mais pourquoi ne pas le faire littéralement, avec exactitude, sans juste faucher un concept ou une histoire? Ils ont ri, comme vous le faites. Mais, après le succès de Will Hunting, ils m’ont donné le feu vert. J’avais trois raisons de le faire. La première était de subvertir la production des studios, comme un hacker qui oblige-rait un système à se répéter inlassablement. La deuxième était de dire «fuck you» au système et de réaliser obstinément ce qu’il voulait, même si copier est plus dur que l’on ne croit. La troisième était de réaliser une appropriation dadaïste «duchampienne», un ready-made. Il y en avait une quatrième, c’était la capacité de mettre tout le monde en colère. Conceptuellement, c’est intéressant, mais, quand cela arrive, vous pouvez tester votre résistance. C’est donc l’un de mes films les plus importants.

- Les vidéoclips, c'était un défi ou de l'intérêt pour les artistes?
– Le premier était Bowie et il me l’avait demandé. Ensuite, il y a eu les Red Hot Chili Peppers – je connaissais Flea depuis My Own Private Idaho. J’en ai fait d’autres, mais cela m’a déprimé. On gagne la même somme avec une pub, mais les commerciaux ont le cuir plus épais que les rockers.

- Vous auriez pu devenir peintre, photographe. C'est le récit qui vous pousse dans le cinéma?
– C’était le défi, parce que c’était très dur, pour un étudiant en art, pour moi en tout cas et peut-être pour tous. Le cinéma est plus proche de la nouvelle que du roman. L’histoire est la chose principale. Et comment la raconter. Celle du film que je viens de finir se passe complètement de tout ordre. Mais il est très dur de se passer d’histoire, comme James Joyce.

- Vous y êtes pourtant parvenu. Avec «Elephant» ou «Last Days»
– Oui, mais ce sont des films basés sur d’énormes histoires médiatiques. C’est un peu comme réaliser un film sur l’assassinat de JFK: tout le monde connaît.

- Et «Paranoid Park»?
– Le jeune a peur de se faire arrêter à cause de cet accident avec un mort. Il y a donc un motif de récit policier en filigrane.

- Vous tournez beaucoup sur la jeunesse. Celle que vous avez eue ou celle que vous n'avez jamais eue?
– Dans quel film? My Own Private Idaho? C’est un immense collage de Shakespeare, de Beckett et l’éruption de mon imaginaire. Sur le papier, c’était très expérimental, assez fou. Au final, River Phoenix (ndlr: acteur du film) a si bien cristallisé les éléments que cela tenait.

- Le puritanisme américain a pu vous traiter de pervers. Quel effet cela fait d'être insulté en tant qu'artiste?
– Je pense que cela fait partie du job quand vous êtes politicien, écrivain, réalisateur ou n’importe qui se levant pour faire quelque chose.

Créé: 23.10.2017, 22h41

Jalons filmiques

«Mala Noche» (1985)
Premier recueil d’obsessions.

«Drugstore Cowboy» (1989)
Les petites frappes de la drogue, avec Matt Dillon et William Burroughs en invité.


«My Own Private Idaho» (1991)
La marge et l’amour gay.

«To Die For» (1995)
Après l’échec d’«Even Cowgirls Get the Blues», le cinéaste renoue avec le succès. Une comédie où brille Nicole Kidman.

«Will Hunting» (1997)
Gros succès mainstream de ce film qui met Matt Damon en vedette.

«Psycho»(1998)
Etonnante relecture, à l’identique du «Psychose »de Hitchcock.

«Gerry» (2002)
Parcours ésotérique dans un désert. Expérimental.

«Elephant»(2003)
Dans son viseur: le massacre de Columbine. Palme d’or à Cannes.



«Last Days» (2005)
Méditation poétique, inspirée des derniers jours de Kurt Cobain, chanteur de Nirvana

«Paranoid Park» (2007)
La jeunesse, le skateet la mort.



«Harvey Milk» (2008)
Le parcours d’un politicien et activiste gay.

Rétrospective

Lausanne, Cinémathèque suisse

L’intégrale Gus Van Sant s’ouvre mercredi 25 octobre (20h30) au Capitole avec «Drugstore Cowboyen» présence du réalisateur. Jusqu’au jeudi 21 décembre 2017.

www.cinematheque.ch

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