Les images sauvages de Claude Barras

CinémaLe réalisateur de «Ma vie de Courgette» prépare un nouveau long-métrage. Ses inspirations? Des livres, des films, et quelques objets…

Claude Barras, réalisateur valaisan établi à Genève, auteur du film d’animation «Ma vie de courgette», attablé devant un tissu fabriqué par les Penan de Bornéo. La statuette est d’André Crettaz.

Claude Barras, réalisateur valaisan établi à Genève, auteur du film d’animation «Ma vie de courgette», attablé devant un tissu fabriqué par les Penan de Bornéo. La statuette est d’André Crettaz. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Son chez lui n’est pas grand, mais les baies vitrées confèrent à l’appartement une lumière bienveillante. Ici, les livres, petite étagère casée dans un coin de mur. À côté, le canapé et la table basse couverte d’ouvrages divers. «Oasis interdites», récits de voyage d’Ella Maillart, y côtoie l’essai «Homo Deus: une brève histoire de l’avenir» de Yuval Noah Hariri. L’ailleurs et le futur: voilà matière à réflexion, voilà des pensées à glisser dans les synapses, qui provoqueront, qui sait, la naissance d’une idée nouvelle. Sera-ce la ligne narrative d’une histoire? Ou plutôt un détail, significatif? Un vêtement alors, une expression langagière, une image sans doute, que le public retrouvera sur les écrans des salles obscures.

Claude Barras, réalisateur multi-honoré de «Ma vie de courgette», carbure à plein régime: le prochain long-métrage de l’animateur suisse, le second de sa carrière, prend chair. Ça se passera à Bornéo, chez les Penan, population autochtone partagée entre les éclats aux néons de l’économie globalisée, et le souhait – un vœu pieux? – de préserver racines et savoir-vivre vernaculaires. Il y aura un singe, un bébé orang-outan. Et une fille, une Penan, en guise de personnage principal. «Sauvage» est le nom, provisoire encore, du projet.

Les ressources du scénariste

Un film se dessine. De quoi Claude Barras nourrit-il son imaginaire? On cherchait l’éventuelle collection, l’amoncellement de choses lues et vues à garder à tout prix. «J’ai entendu parler d’un type qui a un appartement rien que pour ses vinyles. Il doit y en avoir au moins pour trois millions de francs. Une vie entière!» Claude Barras fonctionne autrement. Sa base, ses ressources, sont plus volatiles en apparence. Non moins essentielles. Il y a des livres, beaucoup de livres, mais on ne les voit pas tous sur la photo. Des recueils de photographies également. Des bandes dessinées encore. Selon les moments, telle référence sort du placard, telle autre se met en veille. Et puis des films, un paquet de films, fictions, documentaires, et animation bien sûr.

Pour la première fois, Claude Barras, formé à l’illustration, est seul scénariste à bord. «J’y travaille depuis un an et demi. J’ai pu faire un atelier d’écriture en Bretagne, avec d’autres auteurs. Un peu comme les alcooliques anonymes, chacun arrive avec son projet, raconte où il en est. Des script doctors nous font leur retour, donnent des outils, lancent des pistes.» Tout à la plume? Au contraire. En Bretagne, il y a des plages, si longues qu’elles sont idéales pour cogiter ad libitum: «En marchant, le déroulé mental n’est pas le même qu’à l’écrit devant son ordinateur, constate Claude Barras. Et d’autres idées surgissent.»

Dans la forêt de Bornéo

Renouveler sa créativité. Fouiller. Faire surgir des liens. Le cerveau est un curieux organe. «Sans doute que l’oral permet d’aller plus à l’essentiel.» La mémoire travaille autrement. Sur dictaphone, le réalisateur prend des notes. «Lorsqu’on fait un film, on se focalise sur le son et l’image. Mais il s’agit avant tout de raconter une histoire. C’est l’oralité du conte, des gens autour du feu tâchant de capter l’attention des autres.»

Le nouveau conte de Claude Barras va ainsi. Il faut se figurer Bornéo, les mers aux quatre points cardinaux, la forêt tropicale, immense, mangée progressivement par les plantations. Si loin d’ici. Si proche en fait. «Je suis parti avec les souvenirs de mon enfance. J’étais fasciné par les grands singes, par l’histoire de Dian Fossey, par le film «Gorilles dans la brume». L’histoire de Bruno Manser m’impressionnait elle aussi: l’activiste Bâlois a disparu à Bornéo il y a dix-neuf ans de cela. Et comme les orangs-outans habitent Bornéo, j’ai beaucoup lu sur le sujet.» «Un fléau si rentable», de la primatologue Emmanuelle Grundmann sur le commerce de l’huile de palme. «Lettre à Bruno Manser», de la photographe Isabelle Ricq. «Comme je fais des films familiaux, j’ai imaginé l’histoire de cette petite fille qui trouve un bébé singe et essaie de le sauver.» Tout cela, dit-il, pour donner envie aux enfants de s’intéresser à la forêt, univers de rêves mais monde bien réel également.

La machette de son grand-père

La disparition, voilà un thème fort du travail de Claude Barras. Qu’il s’agisse d’un individu ou d’un biotope. Et la mémoire, bien sûr, qui revient tel un fil rouge dans les propos du cinéaste. De son enfance, Claude Barras a gardé d’autres images, très fortes. C’est la forêt, celle qu’il a connue en Valais dans les années 80. «Mes parents étaient vignerons. On employait beaucoup de produits chimiques, on cassait les jambes aux écologistes… Enfant, j’étais moi-même déjà très écolo. C’est quelque chose que j’ai gardé, dont j’ai envie de parler.» La conversation dérive vers la vallée du Rhône: alternative au sulfatage, développement de nouvelles compétences, la biodynamique qui s’impose peu à peu, la présence accrue des femmes dans les vignes. Que de bonnes choses, relève notre interlocuteur. Qui cite à présent «Demain», de Cyril Dion et Mélanie Laurent: «Le film vaut ce qu’il vaut en termes cinématographiques, mais il faut donner envie de faire autrement, de proposer des solutions sans nécessairement faire de la morale.»

Un objet attire l’attention. On allait la manquer, ainsi posée discrètement sur un meuble bas: une machette de belles dimensions, la tête recourbée comme la crosse d’un évêque. Outil penan? Celui de son grand-père. Nomade valaisan – comme les Penan sont nomades, eux aussi – à une époque où le labeur faisait migrer les paysans de village en village, accompagnés par le curé et l’instituteur. «Cette histoire aussi me sert de base.»

Décor biodégradable

L’exotique est partout, y compris chez soi. Comme à Bornéo. Il fallait que Claude Barras s’y rende pour rencontrer les Penan, pour voir de ses yeux. «J’ai mis dans le scénario un Européen, un primatologue. Ce double regard a son importance. Je sens bien que j’ai un rapport romantique et idéel des gens vivant dans la forêt.» À Bornéo, la fiction se confronte à la réalité. Une petite fille comme dans le film? Celle-ci a 7 ans, habitait un village, mais ne supportait pas l’école: elle ne pouvait plus parler sa langue, elle est retournée dans la forêt. «C’est ce que j’avais imaginé avec beaucoup de naïveté dans mon scénario; et là, devant mes yeux, j’avais une histoire beaucoup plus nuancée.»

Aux Penan, Claude Barras a montré ses premiers croquis. C’est aux Penan, encore, que le cinéaste entend s’adresser en premier lieu avec son film. «Mon ambition est qu’ils comprennent ce que je fais.» Ce sera de la marionnette, comme «Courgette». Fantasme de réalisateur: à l’exception des figurines en silicones, matériau impossible à remplacer, son équipe a récupéré bois flottés et autres végétaux des parcs et jardins pour les décors. Claude Barras esquisse ce qui, pour partie au moins, sera un film biodégradable. «L’exotisme, c’est aussi une façon de regarder l’autre, comme on regarde l’individu qui n’est pas dans la norme, le marginal. On est toujours l’étranger de quelqu’un.»

Créé: 10.08.2019, 21h03

Jirí Trnka

Le premier film qu’il a vu au cinéma, c’était «Les ailes du désir» de Wim Wenders. Claude Barras avait 16 ans. «Un gros choc.» Mais son plus vieux souvenir remonte à l’enfance. À la télévision, on diffusait «La main», dernier court-métrage réalisé en 1965 par le Tchèque Jirí Trnka. «Je m’en suis rappelé lorsque je donnais des interviews pour «Ma vie de courgette». Mes parents m’ont raconté comment, enfant, j’en avais parlé pendant des semaines. Les grands yeux du personnage, son nez: tout cela s’est retrouvé inconsciemment dans mes films.»

Jérémy Clapin

Une tribu? Celle de Claude Barras se réunit autour du «stop motion», l’animation d’objet image par image. «Une toute petite communauté d’environ 500 personnes en Europe. On se connaît tous, on travaille ensemble. Ça fait aussi du bien de se sentir appartenir à une famille.» À deux pas de là campent les voisins du dessin animé; Jérémy Clapin en fait partie, qui vient d’achever «J’ai perdu mon corps». Claude Barras a aimé cette histoire d’une main perdue, se souvenant de son enfance, de sa vie passée, de qui elle a touché… À voir prochainement.

Ian Mackenzie

Parmi les nombreuses rencontres qui ont nourri le travail de Claude Barras, on compte un anthropologue canadien. Spécialiste des Penan de Bornéo, Ian Mackenzie a édité nombre de livres sur cette population, dont un dictionnaire penan-anglais de 800 000 mots, ainsi qu’un film, «Les derniers nomades», documentaire réalisé avec le cinéaste Andrew Gregg. «Ian Mackenzie a collecté beaucoup de contes, ce qui m’a permis d’avoir accès à une littérature qui, sur place, reste très discrète. Les Penans ont été évangélisés et parlent peu de leurs propres mythes.»

Calude Lévi-Strauss

Parmi les ouvrages qui inspirent Claude Barras, on trouve «Tristes tropiques», de Claude Lévi-Strauss. «Je l’ai découvert adolescent, avant de le relire récemment. Ce livre est d’une modernité renversante.» Une édition anniversaire, éditée dans les années 90, a également séduit le cinéaste, qui reprend les photographies de l’anthropologue, accompagnées de commentaires, ainsi qu’une introduction. «Si l’Homme n’est pas si méchant, notre espèce est particulièrement invasive, très efficace grâce à la technique. Rien ne nous arrête, à part une catastrophe.»

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