L’irréductible Godard persiste et signe

CinémaAvec «Le livre d’image», projeté à Vidy, le cinéaste, d’une liberté folle, s’échappe encore de la fabrique visuelle contemporaine.

Quelques échantillons du «Livre d’image», film aux multiples télescopages visuels, mais qui travaille aussi avec beaucoup de soin la dimension sonore. Une expérience sensorielle qui tranche avec tous les codes auxquels nous soumettent la TV et Internet dans leurs travestissements formatés du réel.

Quelques échantillons du «Livre d’image», film aux multiples télescopages visuels, mais qui travaille aussi avec beaucoup de soin la dimension sonore. Une expérience sensorielle qui tranche avec tous les codes auxquels nous soumettent la TV et Internet dans leurs travestissements formatés du réel. Image: CASA AZUL FILMS-ECRAN NOIR

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Au flux des images qui font notre quotidien, Jean-Luc Godard oppose un contre-flux creusant l’histoire, la politique, la technique, la guerre, la loi, le monde arabe, le regard… JLG persiste et signe, avec l’obstination qui le caractérise. Avec Le livre d’image, film qui lui a valu une Palme spéciale cette année à Cannes et qui s’installe dès vendredi dans la salle de la Passerelle à Vidy, le maître de Rolle est de retour sur les écrans. Tous ceux qui aiment sa manière déstabilisatrice d’agiter le carillon des images devraient veiller à ne pas manquer ce rendez-vous «théâtral» exclusif puisque le métrage, programmé au festival de Rotterdam, ne devrait plus reparaître en public avant le printemps prochain.

Les avanies que ce film aurait subies de la part de l’Office fédéral de la culture et de sa section cinéma – avant une rétractation devant la sélection cannoise! – n’auraient qu’un intérêt anecdotique si elles ne faisaient pas écho à des a priori plus répandus sur le cinéma de Jean-Luc Godard. D’accusations d’hermétisme aux reproches d’intellectualisme, tout le monde ne l’aime pas et il en est bien conscient. Dans sa dernière production, ne glisse-t-il pas, ironique au carré, cette phrase ambiguë: «Je ne vous embrasse pas tendrement». Mais il nous embrasse tout de même…

Il y a un malentendu JLG. Lui qui, depuis ses débuts, se débat avec opiniâtreté contre les conventions a été applaudi et même adulé pour son insolence, sa capacité à cabrer la monture cinéma afin de la faire cavaler sur quelque nouvelle frontière. Désormais, il irrite parfois ceux-là mêmes qui l’ont porté aux nues. Pourquoi? Car il attaque, en résistant impénitent, un système de représentation qui tarit la source vive de l’image, incapable de se résoudre tout à fait à la mort d’un art, le cinéma, le seul, selon lui, à avoir acquis une dimension populaire effective dans l’histoire de l’humanité. La publicité, le téléjournal ou Instagram transfusent chaque jour leur insignifiance à un monde de l’image toujours plus massif, mais également toujours plus ripoliné. Si le cinéma est «une forme qui pense», il est devenu trop rare aujourd’hui.

Déflagrations visuelles et sonores

Dans ses déflagrations visuelles et sonores, Le livre d’image ne dit pas autre chose, en parenté avec Histoire(s) du cinéma qui citaient abondamment les scènes mythiques du 7e art, mais en ouvrant sur un spectre plus large que celui de la création artistique pour puiser dans tous les systèmes de représentation. «Il y a un réel contraste entre la violence de l’acte de représenter et le calme intérieur de la représentation elle-même», assène-t-il dans son film prolifique en aphorismes de toutes sortes.

Ainsi, dans son premier chapitre, «Remakes», juxtapose-t-il des images de prisonniers jetés à la mer depuis un navire avec celles, plus récentes, de combattants (islamistes?) faisant de même, non sans avoir préalablement tiré une balle dans la tête de leurs détenus… Des scènes que l’on trouve sur Internet, mais que les journaux télévisés ont plutôt tendance à taire.

Dans ses raccords entre fiction et réel, dans son dispositif même (en jouant sur les sources sonores, l’une des raisons pour lesquelles il projette son film dans un théâtre, pour échapper à la standardisation technique des salles de cinéma), Jean-Luc Godard serait-il, non content d’échapper aux codes omnipotents de l’image, en train de réaliser une sortie du champ cinématographique? «Pour moi, il reste un cinéaste qui raconte par les moyens d’un écran, d’images et de sons, estime Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse. Cela dit, la frontière est proche avec les installations ou les arts visuels au sens large. Aujourd’hui, cette limite devient poreuse et c’est aussi ça l’intérêt du cinéma. Certains artistes naviguent sur ces eaux, comme Pippo Delbono ou Isaki Lacuesta, tous deux exposés à Beaubourg.»

De l’art visuel à celui de l’essai

Le cinéma de Jean-Luc Godard a aussi souvent été comparé à l’art de l’essai, ses films construisant des discours où perlent manifestes et considérations théoriques. Mais là encore, l’irréductible ne se laisse pas circonscrire et parasite à plaisir ses cheminements de pensée par des empiétements sonores, des brouillages de vision, exemplifiant les hésitations et les radotages de tout raisonnement honnête.

Même si «Le livre d’image» évolue dans des parages moins sépulcraux qu’«Histoire(s)», faut-il se laisser abattre par ses humeurs noires intermittentes? «Après avoir vu son film, je lui ai dit que j’en sortais déprimé par l’état d’un monde violent, qui va à vau-l’eau, se souvient Frédéric Maire. Il m’a répondu: il y a du positif, il y a des enfants.» Aux guerres réelles répondent les guerres de l’image, mais l’«immigré du cinéma», installant son film au théâtre comme s’il invitait le public dans son salon, ne quitte pas de vue les convulsions de l’histoire non sans entrevoir une lueur de paix. «Ces fleurs perdues entre les rails, dans le vent confus du voyage» qu’il mène avec le poète Rilke.

Créé: 14.11.2018, 22h20

Qui est Jean-Luc Godard pour vous?

Milo Rau, metteur en scène



«Comme tout le monde, j’ai vu «À bout de souffle», qui m’a impressionné, en grand fan du néoréalisme, par sa pureté un peu dingue. Après, les choses ont changé avec son travail plus franchement expérimental, toujours intéressant dans ses mélanges entre photographie, philosophie existentielle et réflexion sur les images. Ses «Histoire(s) du cinéma» m’ont influencé – mon cycle «Histoire(s) du théâtre» y fait référence. Mais je n’ai pas suivi tout son travail, car il est parfois difficile d’accéder à ses films. Dans les années 80, il a commencé à entrer dans la pénombre du mythe, très à la mode pour les jeunes intellectuels. Mais je crois beaucoup plus au réalisme que lui! Je le vois un peu comme un personnage. À la façon dont je percevais Hitchcock dans ma jeunesse: je ne savais pas que c’était un réalisateur, mais je voyais qu’il y avait plein de crimes autour de lui. Je verrais bien le profil de l’ombre de Godard aussi. Ses cheveux qui manquent, son gros cigare. Un côté Groucho Marx? Oui!»




Christian Marclay, plasticien



«Godard est incontournable, même si je n’ai pas vu tous ses derniers films. J’en ai utilisé plusieurs comme «Le mépris» – l’un de mes préférés, étrangement pour ses couleurs – dans mon œuvre «The Clock» ( ndlr: un montage de films avec des plans d’horloges qui observent toujours le déroulement du temps sur 24 heures ). J’ai toujours aimé ses films parce qu’ils invitent à la réflexion et travaillent les rapports du son et de l’image, avec de possibles décalages. Je me souviens d’une scène de «Sauve qui peut la vie». Les protagonistes passent près du cinéma Alhambra à Genève. La musique est très romantique, un quatuor à cordes je crois. Soudain, la caméra se déplace et on voit les musiciens jouer dans la rue. On se rend alors compte que le son n’a pas été ajouté mais fait partie de l’image. Je comprends qu’il présente ses films dans un théâtre ou un musée, on y est plus libre. Il y a d’autres limitations, mais on échappe à la standardisation de la salle de cinéma.»




Michel Thévoz, historien de l’art



«Ces dix dernières années, j’avoue n’avoir vu qu’un de ses films sur deux… Ils m’ont toujours heureusement déconcerté! Plus jeune, j’étais un «godardien» fanatique et, à l’époque, cela donnait des controverses assez vives car, je ne sais pas si on s’en souvient, mais Freddy Buache n’a pas toujours été un partisan de la première heure, notamment lors de la sortie du «Petit Soldat» ( ndlr: 1963 ), qu’il trouvait un peu facho, d’extrême droite. Cela défrayait la scène du ciné-club! Par la suite, je me souviens d’avoir écrit un article enthousiaste sur «La Chinoise», c’était ma première parution, pour «Les Cahiers du cinéma». Dans ses derniers films, je vois presque une forme d’art brut dans le cinéma, avec une touche, si ce n’est pathologique, mais psychotique, relevant de ces associations libres que l’on trouve dans la folie. Des images «déréférentialisées», dissociées du langage. J’y perçois une parenté avec des écrits bruts. Je trouve qu’il devient fou. Mais cela ne me déplaît pas du tout! On pourrait étendre à Godard l’assertion de Roland Barthes sur le fascisme du langage, qui nous conditionne, formule notre pensée… Godard est toujours antifasciste en ce sens qu’il casse la syntaxe filmique.»

A l'affiche

Lausanne, Théâtre de Vidy et Cinématographe
Au théâtre, projections du «Livre d’image»
du vendredi 16 au vendredi 30 novembre
À la Cinémathèque, films du jeudi 15 au samedi 24 novembre
Renseignements: 021 619 45 45 et 058 800 02 00
www.vidy.ch
www.cinematheque.ch

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