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«J’arrive à oser sans en avoir peur»

En habituée, Charlotte Gainsbourg ouvre ce soir la grand-messe du cinéma avec «Les fantômes d’Ismaël».

Charlotte Gainsbourg, 45 ans, éternelle effrontée, n’en finit pas de grandir. Elle ouvre ce soir le Festival de Cannes.
Charlotte Gainsbourg, 45 ans, éternelle effrontée, n’en finit pas de grandir. Elle ouvre ce soir le Festival de Cannes.
Andrew Toth

Ce soir, tout en glamour, Charlotte Gainsbourg gravira les marches du Palais, ouvrant le 70e Festival avec Les fantômes d’Ismaël, d’Arnaud Desplechin. «Le bal, la belle robe de princesse, je n’ai jamais eu ce profil-là. Mais c’est un prétexte pour m’amuser autrement.»

Pour l’heure, en minijupe juvénile, la sauvageonne n’accuse ni son statut de star, ni la quarantaine. Le Festival de Cannes lui déroule un album photos chargé de bonheurs. Et de flips. «Je me souviens d’une chambre d’hôtel, ma mère me décrivant la projection de La pirate (ndlr: elle a 12 ans, son beau-père réalisateur Jacques Doillon est en compétition). Cauchemardesque! Tellement virulent, haineux, abominable. J’ai toujours eu ça en tête, les gens se permettent à Cannes des réactions brutales. Après, j’ai eu des expériences plus calmes et douces en étant au jury (2001). Même avec Antichrist, de Lars von Trier (2009), je m’attendais à des manifestations houleuses et au contraire… que des bonnes surprises, les critiques, les vrais cinéphiles, étaient tellement convaincus.» Elle remet la Palme d’or du président Tim Burton en 2010. «Puis en 2011, ça s’est mal terminé avec Melancholia.»

«Il a balayé tous mes atouts, mes acquis. Yvan me poussait dans ce ridicule, ce lâcher-prise»

Pour mémoire, suite à ses déclarations jugées antisémites, le Danois Lars von Trier se voit exclu à vie du Festival. Selon son interprète, la provocation de mise sur la Croisette ne semble pas seule responsable. «Lars flirte avec le sabotage. Le vivre de plein fouet m’a fait de la peine. Pour lui.» Charlotte Gainsbourg parlerait des heures du mentor qui a extirpé en elle des performances hallucinantes. «Il a balayé tous mes atouts, mes acquis. Yvan (ndlr: Attal, son compagnon et réalisateur de «Ma femme est une actrice») me poussait dans ce ridicule, ce lâcher-prise. J’arrive à oser sans en avoir peur. Et me dévoiler à ce point dans l’émotion m’a fait plaisir au-delà de la douleur.»

Moins de drame en perspective en ce 70e Festival. Elle y présente, sans le stress de la compétition, Les fantômes d’Ismaël, beau film cérébral sur les muses inspirantes et les artistes torturés. Elle en connaît assez dans le domaine pour pouvoir en sourire, se dessinant au coin des yeux des rides malicieuses. Née dans le sérail, «l’exquise esquisse», selon les mots de son père Serge, «la déconneuse aristo» à l’image de sa mère, Jane Birkin, attire les auteurs comme le miel.

Le réalisateur pointu Arnaud Desplechin ne l’avait jamais dirigée. «En fait, il ne m’avait pas prise sur Esther Kahn (2000), un rôle dont je rêvais. J’étais hyperdéçue. Puis on a failli à plusieurs reprises. Je lui ai même écrit, quand j’étais aux Etats-Unis. J’habitais loin, j’avais plus de courage…» La farouche quémandant un rôle? «Oh, c’est très rare, je ne l’ai fait que pour Maurice Pialat. Je ne crois pas au destin, ou aux choix de carrière d’une actrice avec les cartes en main. Et puis j’ai besoin du désir de quelqu’un.»

L'amante du présent

Fellini disait que mettre en scène un acteur, c’était lui faire l’amour. Sur Les fantômes d’Ismaël, il y a du ménage à trois dans l’air, un cinéaste voit sa femme débarquer après vingt et un ans d’absence. La brune ressemble fort à la muse qui l’a remplacée. Charlotte Gainsbourg joue l’amante du présent, Marion Cotillard le fantasme du passé. «J’avais peur de cette fille trop gentille, bébête, trop simple. J’enviais le vice, la violence de l’autre personnage. Personnellement, cela me touche plus d’aller dans l’hystérie.» La comédienne sirote sa tasse d’eau chaude, avec un flegme britannique qui, longtemps, lui a été étranger. Se lève parfois pour toucher du bois, réelle superstitieuse.

Le cinéaste Arnaud Desplechin l’a décontenancée par sa sérénité. A se demander où était la souffrance de l’artiste maudit. «Mais il m’a convaincue. S’il monte un plan, c’est qu’il en est fou. Il y a quelque chose de très flatteur d’appartenir pour un temps à son monde.» En vaillant petit soldat, elle précise que son duel fictionnel avec Marion Cotillard a couvé sous sa haute bienveillance. «On a des armes qui ne sont pas les nôtres, mais les siennes.» Et de sourire sur ce qui lui fit si longtemps défaut: «Les gens qui ont du talent sont simples.»

«Ce rôle reste si frais, une expérience absolument magique comme quand on a 14 ans»

Aujourd’hui, la quadra laisse tomber le masque. «J’ai beaucoup moins d’angoisse. Non pas que j’aie confiance en moi, cela me pose toujours autant problème. Mon désir vacille toujours aussi facilement, c’est encore compliqué. Par contre, oser y aller, l’expérience vaut le coup.» Elle plaisanterait presque de ses audaces. «C’est plus facile de jouer un personnage. Je me servais de la timidité qui avait été mienne il y a longtemps, j’utilisais des trucs qui m’étaient familiers.»

L’enfant surdouée du clan Gainsbourg a cassé le cliché de L’effrontée. «Cette Janine Castang a vieilli, j’étais contente, j’ai fait tellement d’efforts! Mais ce rôle reste si frais, une expérience absolument magique comme quand on a 14 ans.» Elle avoue détester vieillir, mesure les générations. «Quand on voit les jeunes aujourd’hui, ça équivaut à 11 ans en naïveté. A me voir à cet âge à la télé, même si je grince des dents, car j’ai toujours du mal, c’est le début d’un souffle, une respiration. J’échappais à ma famille aussi…»

Aucune nostalgie

Happée par la musique, la mode, Charlotte Gainsbourg dit ne cultiver aucune nostalgie d’un septième art en mutation. Elle glisse dans le monde, d’une adaptation d’un thriller de Jo Nesbø à un classique de Romain Gary. «Il va falloir s’adapter à d’autres manières de faire ce métier. Je ne suis pas aussi curieuse que je l’étais à 20 ou 30 ans, l’âge des yeux neufs. Je suis moins en attente d’un film. Et puis j’ai ma famille pour revenir déjà à une vérité. J’ai aussi les respirations de la mode, des photos, qui aèrent la tête.» Elle se réinvente, avoue: «Le cinéma ne me manque que quand j’en refais.»

Les projets déboulent, mettre en scène son compagnon Yvan Attal, sortir un album, le premier en français, cet automne. «J’ai encore le fantôme de mon père, très, très présent. Son génie a fait que je ne me sens pas à la hauteur. Alors oser montrer un truc sans doute médiocre par rapport à lui, désormais… je m’en fous!» Et elle éclate de rire.

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