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«J’ai perdu tous mes procès pour obscénité»

Pape du septième art transgressif et underground, John Waters a marqué de son ironie et de son esthétique le cinéma contemporain. Locarno remet vendredi entre ses griffes son Léopard d’honneur. Interview.

Si l’esthétique de ses films est immédiatement reconnaissable, la moustache de John Waters ne l’est pas moins.
Si l’esthétique de ses films est immédiatement reconnaissable, la moustache de John Waters ne l’est pas moins.
ROBIN MARCHANT/GETTY IMAGES

Pour le cinéaste «le plus ignoble au monde», John Waters a la moustache bien pommadée et le charme placide des gentlemen en goguette. L’œil pétille et ne trahit nulle fatigue d’un voyage de San Francisco à Locarno, où il recevra vendredi un Léopard d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Être devenu un notable du septième art auréolé de tous les honneurs: voici sans doute le plus définitif de ses pieds de nez au conformisme et au bon goût, qu’il chahuta toute sa vie. Cinéma camp, trash, queer, punk… À 73 ans, l’Américain gobe tous les adjectifs et se présente en salle de presse avec un sourire Colgate et une amabilité gourmande.

John Waters: Quand mes premiers films sont sortis, le seul qualificatif à leur sujet était «pornographie». On m’attaquait pour obscénité, et dites-vous bien que je n’ai jamais gagné un procès. J’ai toujours été condamné. Y compris en Suisse: le propriétaire du cinéma qui a projeté «Pink Flamingos» fut menacé de prison! Pourtant, le Musée d’art moderne de New York a très vite acheté une copie du film pour sa collection, mais ça n’a pas ému les tribunaux. Il est vrai que regardé à 10 h du matin dans une salle de tribunal avec des jurés, «Pink Flamingos» est obscène. À minuit dans un cinéma avec des amis, il ne l’est plus.

Les critiques n’ont pas saisi le caractère novateur de votre cinéma?

Non, nous avons bâti toute notre carrière sur les mauvaises critiques. «Le film le plus hideux jamais fait!» Les journalistes recevaient tout au premier degré et se sentaient insultés dans leur bon goût. Ils ne se feraient plus prendre pareillement aujourd’hui, ils craindraient trop de rater le nouveau truc et de ne plus être branchés.

Que vous inspirent les honneurs des festivals, dont un Léopard à Locarno?

J’adore ça, vous rigolez? J’ai déjà reçu une médaille en France que je ne porte pas tous les jours hélas. Sérieusement, je pense que ces récompenses permettent de donner foi aux jeunes: regardez, tout peut arriver! Je voulais juste faire des midnight movies qui marchent, c’est tout. Bien sûr, j’espérais devenir célèbre, comme tout le monde – je lisais «Variety» (ndlr: revue sur Hollywood) quand j’avais 14 ans. Je n’étais pas un outsider qui voulait flinguer le système, je ne vivais pas en communauté dans une caravane comme l’ont écrit les premières critiques après «Pink Flamingos», qui ont cru à un documentaire et m’ont décrit en tueur psychopathe.

Mais vous-même, vous voyiez-vous en innovateur?

Je voulais faire un succès, c’est tout. Je n’ai jamais tourné un film pour autre chose. Car s’il marche, cela me permettra d’en faire un autre. «Pink Flamingos» fut d’ailleurs un succès, dans son genre. La première fois que j’ai vu la réaction des spectateurs aux dernières minutes, quand Divine mange les crottes de chien, j’ai su qu’ils ne pourraient pas ne pas en parler autour d’eux! Cette scène a été influencée par le surréalisme, mais aussi par un sens de la publicité qui a joué au-delà de mes espérances. Heureusement, Divine a accepté d’y aller sans trucage. Parlez-moi d’«Actors Studio»!

Vous sentez-vous bridé par le politiquement correct où chacun se sent si vite «heurté dans son identité»?

On est passé d’un extrême à l’autre. Quand j’étais jeune homme, on pouvait coucher avec 10 personnes par nuit. Maintenant, mieux vaut être accompagné de son avocat pour proposer un rencard. Fondamentalement, les principes derrière le politiquement correct sont justes mais la plupart sont devenus si extrêmes qu’ils en deviennent ridicules – et c’est pourquoi Trump va gagner! Car toutes ces règles sont là pour donner l’impression à l’autre camp qu’il est stupide, et on ne fait pas changer d’opinion quelqu’un qui se sent stupide. Il va se blinder dans ses convictions.

Au lieu des procès pour obscénité, vous risqueriez des pétitions en ligne pour «grossophobie»…

Mais je ne me suis jamais moqué des obèses dans mes films. Ils étaient les héros, au contraire: ils gagnaient toujours à la fin! Je pense sincèrement que mes films sont politiquement corrects, au plus profond d’eux. On doit toujours se moquer de tout, mais je ne me moque vraiment que des choses que j’aime et que je défends. Lors du casting pour «Hairspray», nous avions passé des annonces pour des «femmes ampoules»! Vous imaginez ça aujourd’hui? (Il rit.) Au final, huit commédiennes se sont présentées. Plus tard, quand NBC a fait sa propre version, des milliers de candidates sont venues pour le rôle. «Hairspray» a aidé les filles grosses à se sentir bien. Je le sais car j’en ai tous les jours qui me tombent dans les bras dans la rue pour m’embrasser.

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