Jarmusch se paie la tête des morts-vivants

CinémaDans «The Dead Don’t Die», le punk mûrissant fête les obsèques d’«un monde d’abrutis». À Cannes et en salle.


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Comme dans tout film de morts-vivants qui se respecte, l’humour noir suinte volontiers dans les fosses béantes de «The Dead Don’t Die». Conformes à l’élégance distinguée de son réalisateur Jim Jarmusch, les gags se déterrent même à la pelle, en délicates références qu’apprécieront les aficionados du genre. Ainsi roule une Pontiac Tempest vintage 1968, dans le sillage évocateur de «La nuit des morts-vivants» de George A. Romero. Direction Centerville, un bled aussi glauque que d’autres sinistres références sur la mappemonde cinématographique, au hasard «Twin Peaks» ou «Fargo». Son office du tourisme, s’il existait entre les pompes funèbres, le centre de détention pour délinquants juvéniles et l’indispensable diner, indiquerait que le nom de Centerville provient de «200 Motels», du musicien Frank Zappa. Passons. Car à la suite du pillage de l’énergie solaire et du déplacement de la planète sur son axe, les morts s’animent. Vaches, oiseaux, etc., migrent en masse. La nuit s’abat sur la planète. Puis vient une preuve définitive de l’apocalypse: il n’y a plus de réseau.

La mort, vieille compagne des rockers, hante Jim Jarmusch, fantomatique dans les bayous de «Dead by Law», armée d’un colt dans «Dead Man» ou déguisée en samouraï hip-hop dans «Ghost Dog». L’éternité vampirisait «Only the Lovers Left Alive» jusqu’à l’ennui d’être immortel. Ici, tel un Petit Poucet dans la forêt, le dandy sème des indices qui conduisent à l’apocalypse. Dans le cimetière local, une pierre tombale confirme que Samuel Fuller repose sans espoir de retour. Sous son allure potache, de sombres auspices planent sur «The Dead Don’t Die».

Tant qu’à crever, suggère le cinéaste, autant que les funérailles de la civilisation se déroulent en bonne compagnie. Steve Buscemi, Adam Driver, Bill Murray, Tom Waits, Chloë Sevigny, Rosie Perez, RZA et Tilda Swinton jouent la partition avec une complicité canaille. Iggy Pop déclenche le massacre en zombie. Même les privilégiés nés avec une guitare dans les mains, soupire l’auteur, se cassent désormais les dents sur le monde contemporain. Punk ou rock’n’roll, les splendides icônes sont entrées dans l’âge des ténèbres. Leur leitmotiv tourne comme un vieux disque rayé: «Cette histoire va finir très mal.»

D’ailleurs, autre signe automobile du déclin inéluctable, la bagnole du shérif adjoint Ronnie. Non seulement ce grand niais doit se caler dans le carton à chaussures d’une Smart, mais il a accroché une babiole «Star Wars» à son porte-clés. Pour mémoire, Jarmusch considère la saga galactique comme le symbole de la chute du septième art américain et son avilissement dans une industrialisation mondiale.

La chasse aux seconds degrés s’épaissit très vite, plaisir d’initiés. Voir l’épisode où, au détour d’une patrouille, un policier reconnaît un air à la radio et que son collègue lui assène: «Normal, c’est la chanson du film!» À mi-course entre réalité et fiction, cousin avec l’ironie postmoderne de ses confrères Quentin Tarantino ou Coen, Jim Jarmusch ne résiste pas à s’offrir un suave tête-à-queue quand le comédien Bill Murray sort de son légendaire laconisme pour se fâcher tout rouge, convaincu d’être la cinquième roue du corbillard. Son partenaire lui explique alors que «tout était écrit dans le script de Jim».

Ainsi, dans ce film qui ouvrait ce mardi le Festival de Cannes, un ermite hirsute déterre un exemplaire de «Moby Dick». L’exemplaire corné s’ouvre sur une page qui maudit la bêtise humaine. De quoi se rappeler la prophétie de Herman Melville: «Cannibale, qui ne l’est pas?» Bientôt les zombies rôdent dans Centerville en psalmodiant leur mantra, «Facebook» et autres monstres GAFA. Hollywood, notait les experts dans «Variety», enregistre depuis quelques années un regain du genre horrifique. Quoi? Jim Jarmusch, pape du cinéma indépendant américain, céderait à la mode? «Je vois tant de goules dans la rue, des êtres sans âme, collés à leur téléphone, qui ne se savent même plus au monde, explique l’intéressé. J’avais envie de leur crier: «Réveillez-vous, décrochez de cet écran!» Jadis, les zombies ressemblaient à des entités vaudoues. Les films de George Romero ont montré la voie. Les zombies sont incontrôlables. Ce sont des monstres qui n’attaquent pas de l’extérieur mais surgissent des failles de nos propres structures sociales.» Comme un air de déjà-vu. Ou d’éternité.

Comédie d’horreur (USA, 103’, 16/16) Cote: **

Créé: 14.05.2019, 21h11

En dates

1953

Naissance dans l’Ohio; école de cinéma puis assistant de Nicholas Ray, Wim Wenders.

1984
«Stranger than Paradise»,Caméra d’or à Cannes.

1986

«Down by Law», prix de la contribution artistique à Cannes.

1993

Palme d’or du court-métrage pour «Coffee and Cigarettes».

1995

«Dead Man», inspiré de William Blake.

1997

«Year of the Horse», sur Neil Young.

1999

«Ghost Dog»; crée le groupe Sqürl.

2003

«Coffee and Cigarettes III».

2005

«Broken Flowers», écrit pour Bill Murray, Grand Prix à Cannes.

2009

«The Limits of Control», inspiré de William Burroughs.

2014

«Only Lovers Left Alive».

2016

«Paterson»; «Gimme Danger», sa «lettre d’amour à Iggy Pop».

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