Jean-Cosme Delaloye sait filmer l’Amérique

CinémaLe journaliste troque parfois sa plume contre une caméra. «Stray Bullet», son troisième documentaire, qui raconte un fait divers tragique et son procès, a été sélectionné à Soleure.

Scène d’une fusillade dans le 4th Ward de Paterson, un quartier de la ville pauvre du New Jersey que se disputent plusieurs factions du gang des Bloods et dans lequel Genesis Rincon, 12 ans, a été mortellement touchée par une ball perdue le 5 juillet 2014.

Scène d’une fusillade dans le 4th Ward de Paterson, un quartier de la ville pauvre du New Jersey que se disputent plusieurs factions du gang des Bloods et dans lequel Genesis Rincon, 12 ans, a été mortellement touchée par une ball perdue le 5 juillet 2014. Image: Jean-Cosme Delaloye

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Vous connaissez sa signature. Sa couverture de l’actualité américaine apparaît fréquemment dans les colonnes de la 24heures. Vous connaissez sans doute un peu moins son travail de réalisateur. De Jean-Cosme Delaloye, nous avions pu découvrir en 2012 A mi lado, saisissant documentaire qui se déroulait dans une grande décharge publique au Nicaragua, suivi en 2015 par La Prenda, portrait de deux femmes en lutte contre l’impunité qui sévit au Guatemala. Rien d’autre ensuite. Sauf que non, le revoilà, et cette fois sélectionné à Soleure avec un film qui devrait faire du bruit. Stray Bullet, produit par la société genevoise Tipi’mages, se centre sur un fait divers, une tragédie qui a endeuillé une famille dont l’une des filles a perdu la vie, victime d’une balle perdue lors d’un règlement de comptes. Comme Jean-Cosme Delaloye ne pourra pas se rendre à Soleure ni même en Suisse ces jours, retenu par l’actualité «trumpienne», nous lui avons lancé un petit coup de fil pour en parler.

– Comment avez-vous découvert ce fait divers?
– J’avais déjà fait un reportage pour la RTS sur les rachats d’armes et les gangs. Puis en 2014, à la fin du montage de La Prenda, on a entendu parler du meurtre de Genesis, la jeune victime de Stray Bullet. Et quelques semaines plus tard d’un autre homicide, cette fois d'une jeune fille de 14 ans, à nouveau suite à une balle perdue. Je me suis dit qu’il fallait en faire un film.

– Comment avez-vous finalement convaincu la famille de Genesis de parler et de se laisser filmer?br /> – Un an et demi de travail, de présence dans la rue, de patience, d’approche. C’était quelque chose de graduel, nous étions des Blancs dans un univers de Noirs, dans une ville, Paterson, dominée par les gangs.

– Avez-vous eu peur?br /> – Non. Mais il nous est arrivé de nous faire jeter. Nous savions exactement où nous avions le droit d’aller. Nous avons procédé par cercles concentriques.

– Lorsque vous dites «nous», qui englobez-vous?br /> – Mon cameraman, Nic (Nicolas Strini) et moi. Depuis La Prenda, nous travaillons toujours ensemble.

– Gardiez-vous facilement votre sang-froid lors du tournage?br /> – D’une certaine manière oui, grâce à l’identification. Je suis proche des parents de Genesis. Mais aussi des gars qui sont de l’autre côté de la rue. Même si on sait que ce ne sont pas des anges. Je pense que nous sommes assez clairvoyants.

– Est-ce que vous avez un jour l’intention de réaliser une fiction?br /> – Non. Le documentaire est trop passionnant. Et je ne pourrais pas inventer les gens que je filme. J’aime que les gens me racontent leur histoire, devant la caméra. Ou au montage, puisqu’un récit se construit aussi à ce niveau-là. Mais en imaginer un fictif, cela ne m’intéresse pas vraiment.

– Est-ce que votre point de vue sur les faits que vous racontez a changé ou évolué au gré du film et de son tournage?br /> – Plus on avançait et plus j’apprenais. Surtout au contact des jeunes. Sinon, mon point de vue a forcément changé puisqu’il y a un nouveau président et qu’il parle de choses qu’il ne connaît pas.

– Vous ne regrettez pas de ne pas venir à Soleure?br /> – Un peu, mais c’est comme ça. Pour présenter le film, il y aura l’avocat qu’on voit à l’image. C’est un personnage incroyable, il y aurait d’ailleurs de quoi en faire un film. (24 heures)

Créé: 26.01.2018, 19h06

Ces balles perdues qui terrorisent l’Amérique

Christopher, 10 ans, s’assied au piano pour sa leçon, comme chaque semaine. Tout à coup, trois coups de feu résonnent à l’extérieur. Il ne le sait pas, mais un braquage est en cours de l’autre côté de la rue, dans la station de service située juste en face de l’école de musique. Une balle perdue traverse le mur et transperce sa rate, l’un de ses reins et sa colonne vertébrale. Dix-huit mois plus tard, le fautif est condamné à 70 ans de prison. Christophe assiste au procès en chaise roulante. Il ne marchera plus jamais.
Cette tragédie, survenue en janvier 2008 à Oakland, en Californie, n’a malheureusement rien d’original aux États-Unis, où les armes à feu font chaque année environ 33 000 victimes. Curieusement, il semble y avoir très peu d’études consacrées aux balles perdues, qui sont pourtant l’un des facteurs les plus importants entretenant l’insécurité dans les quartiers à risque. Nombre d’adultes ne font leurs courses que le matin ou le week-end, quand les coups de feu sont moins courants. Les familles évitent les foules ou les personnes parlant d’une voix forte. Bref, ils adoptent des stratégies préventives…
Sans aucune garantie. Car la particularité des balles perdues, c’est bien sûr de frapper des gens qui ne s’y attendent pas du tout. Plus de quatre fois sur cinq, ils n’étaient même pas au courant des causes qui ont mené aux coups de feu, note une étude publiée en 2012: «Epidemiology and clinical aspects of stray bullet shootings in the United States» (2012). Menée sur la base de cas signalés dans la presse, l’étude montre que sept fois sur dix, la victime était à l’intérieur d’un bâtiment. Quatre fois sur dix, elle était à son domicile! Plus de deux victimes sur dix ont entre 5 et 14 ans. Mais les enfants sont aussi affectés indirectement: pour chaque adulte tué, il faut compter trois orphelins. Même s’il n’est pas tué mais blessé, cela a souvent un effet négatif sur les revenus de la famille. Andrés Allemand


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