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Jeanne la Pucelle, les yeux levés au ciel

Le réalisateur Bruno Dumont offre une cathédrale de cinéma à la bergère de Domrémy. C’est «Jeanne» inclassable par nature.

Lise Leplat-Prudhomme, 12 ans, s’empare de Jeanne d’Arc avec un culot qui laisse sans voix.
Lise Leplat-Prudhomme, 12 ans, s’empare de Jeanne d’Arc avec un culot qui laisse sans voix.
OUTSIDE THE BOX

Coupe au bol, en armure ou en bure, ingénue ou tragédienne, Jeanne d’Arc (1412, Domrémy-la-Pucelle - 1431, Rouen) a inspiré plus de 30 cinéastes, de Carl Theodor Dreyer à Luc Besson. Celle de Bruno Dumont mène la fronde avec une originalité grondeuse. Il y a deux ans dans «Jeannette», le réalisateur l’approchait enfant en 1425 à Domrémy et déjà avec un sens du baroque assumé clashait le rigorisme mystique et le lyrisme du heavy metal, l’esthétisme frugal et l’opulence divine.

Quitte à faire bêler les critiques. «Jeanne» saccage les clichés avec autant de salutaire arrogance. Fort d’une inspiration qui en appelle à la fantaisie des Marx Brothers comme à Méliès ou Preminger, le Nordiste de Bailleul marche au bûcher avec la foi des visionnaires. Depuis que cet incorruptible a frayé avec le burlesque télévisé dans ses séries «P’tit Quinquin» et autre «Coincoin», l’homme autrefois confit dans l’ascèse auteuriste et le jansénisme à la rude, s’éclate. Et la Pucelle d’Orléans de se déboutonner en libre «Jeanne». Fille, femme, film inclassables.

Le rire, singularité humaine selon Aristote, vous aurait-il libéré de votre tour d’ivoire?

Oh, drôle, je l’étais, je le suis. Je dirai que la série du «P’tit Quinquin» m’a ouvert des perspectives. Tiens, l’usage de l’oreillette. Cela me permet de souffler mes instructions en direct à des comédiens inexpérimentés. Gain de temps et fraîcheur extraordinaire! Sur «Jeanne», par exemple, ma petite actrice (ndlr: Lise Leplat-Prudhomme) ne donne la réplique à personne, elle parle à un bout de scotch mais je pouvais la guider ainsi dans ses monologues.

Ici, le ridicule ne guette-t-il pas sans cesse?

Mais le grotesque, le génie… cet équilibre constitue la nature humaine. Je m’y suis «mésaventuré», car je pouvais m’appuyer sur le récit de Charles Péguy. Un texte que je contrarie, articule, par la musique, les acteurs. Reste que j’ai ce roc puissant qui m’autorise à oser le non-jeu, le «proche du rien». La coïncidence de cette force et de ce gouffre produit cette effervescence.

Comme si les Monty Python rencontraient Van Eyck?

Oui. Le peintre Breughel fait ça sans cesse dans ses paysages, c’est typique de l’école flamande de mêler la religiosité à l’incongruité. Il dépeint une fantasmagorie sacrée, hiératique, sublime. Puis, dans un coin de la toile, un type baisse sa culotte. Ça me conforte dans ma démarche. Je peux moi aussi oser altérer, disproportionner les faits. Car on s’en fiche, au fond, que l’actrice soit trop petite ou trop jeune, que la perspective soit fausse.

Le diptyque de «Jeannette» et «Jeanne» était-il prévu?

Non. J’étais très content de «Jeannette», je travaillais sur «Coincoin et les Z’inhumains». Le hasard s’est combiné à l’envie de retrouver le texte de Charles Péguy (1910), dont la modernité s’accorde à mes idées, au faire «ici et maintenant». Car, détail pragmatique, Jeanne Voisin, l’actrice de «Jeannette», qui aurait été le choix logique pour la «Jeanne» plus adulte, rechignait à se couper les cheveux. «La grande» m’énervait, j’ai vu «la petite» (ndlr: Lise Leplat-Prudhomme) autrement. Elle m’a régénéré.

À ce point?!

L’actrice, oui, et aussi le mythe de Jeanne d’Arc qui résistait, si structuré dans son amplitude, une fille de petite condition qui finit par toucher au roi et au ciel. Cette bergère qui garde des moutons devient un idéal glorieux et gracieux. Moi, dans toutes les adaptations au cinéma, c’est celle de Cecil B. DeMille que je préfère, Hollywood dans ses dimensions épiques, une actrice très forte, 56 ans, tragédienne, des batailles monstrueuses.

Votre version n’a pas le même budget. Un regret?

Non, car les aléas économiques, météorologiques donnent des impulsions. Ainsi des bunkers de la Seconde Guerre sur les plages normandes que j’utilise comme cachot de Jeanne. J’ose parce que je n’ai pas les moyens.

Vous dites que le cinéma doit «civiliser». En quoi?

De nos jours, le cinéma me semble dévoyé par le divertissement, alors que c’est d’abord un art qui devrait instruire, accomplir une fonction d’humanisation, frotter à de grands personnages. Et, par là, guérir de beaucoup de maux.

Que nous laisse Jeanne, au fond?

C’est un faisceau d’espérance, de croyance et détermination. Michelet disait: «Jeanne confond les voix de Dieu et les voix de son cœur.» Je la vois comme une guerrière spirituelle, connectée au ciel. Elle est obéissance et désobéissance, ni femme ni homme. Incarnant toute la nature humaine, elle est donc récupérée sans cesse. En plus, elle meurt très vite, donc induit du grand mélo, un cadeau pour un scénariste!

Son obstination ne vire-t-elle pas à l’extrémisme du genre fou de Dieu?

Elle est illuminée, mais le cinéma a besoin d’illumination, de lumière. C’est d’ailleurs le seul endroit où tolérer les fous. C’est là, à l’écran, qu’il faut faire les attentats.

Philosophe à la base, quand avez-vous eu la vocation du cinéma?

Quand les Stanley Kubrick, Roberto Rossellini, Federico Fellini étaient au centre du jeu. Leurs films sortaient et les journaux télévisés en débattaient, ils créaient l’événement. C’étaient les années 80… D’autres cinéastes sont venus ensuite, pas très grands. Et même pas grands du tout. De nos jours, vous lisez partout qu’il y a des cinéastes géniaux.

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Conte historique (Fra., 137’, 16/16) Cote: ****

Pully, City Club jusqu’au 29 sept.

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