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Joachim Phoenix, le cow-boy droit dans ses bottes

Les yeux clairs comme la roche, fixés sur l’horizon des «Frères Sister», un western français qui se la joue universel, l’acteur californien flingue les a priori qui traînent dans ses sacs.

Dans «Les frères Sister», Joachim Phoenix interprète un tueur face à ses démons.
Dans «Les frères Sister», Joachim Phoenix interprète un tueur face à ses démons.
Getty Images

Face à ce vieil ado mal nourri, tel un chat famélique qui aurait sauté du toit de ce palace parisien, un doute se faufile. Seule la balafre à la lèvre supérieure identifie Joachim Phoenix. L’acteur californien a dix minutes d’avance sur l’horaire, se tire un ristretto et papote autour de la machine à café en attendant l’habituel aréopage d’attachés de presse. Pour une star hollywoodienne qui défraya la chronique par ses extravagances, c’est une entrée déconcertante. Dans «Les frères Sister», primé à la Mostra de Venise, salué au Festival de Deauville, le comédien séduit par le même self-control pour interpréter un tueur face à ses démons. Et réussit désormais à maintenir les siens à distance.

Au fond, votre réputation d’artiste trash et ombrageux n’est-elle pas usurpée?

Je suis normal, que voulez-vous, ça ressort! Je n’ai jamais prémédité une telle réputation. Bon, je n’ai rien fait non plus pour rectifier la perception des gens. Trop d’efforts, de temps perdu pour une cause dont je me fiche. Je ne tiens pas à clarifier mon image. Si ça intéresse quelqu’un, qu’il étudie mon travail.

Pourquoi un Américain tourne-t-il un western avec un réalisateur français?

C’est toujours une combinaison d’un scénario et d’un metteur en scène. Sur «Les frères Sister», j’aimais ce tueur à gages qui donne au monde cette image caricaturale en surface, alors que dans ses tripes, il carbure à la tragédie. A dire vrai, la dynamique divergente entre les frangins ne cessait de m’intriguer. Je suis très proche de ma famille, et je trouvais la placidité d’Eli si répugnante, sa peur quasi pathologique, pathétique! En luttant avec le concept, j’ai d’abord saisi que la trouille motive le comportement de la plupart des êtres humains. Puis j’ai eu ce flash d’un couple amoureux, quand l’un croit encore pouvoir changer l’autre mais que l’autre n’est pas prêt. C’était la clé.

Que saviez-vous de Jacques Audiard?

J’ai très peu vu de ses films. Je me fie peu aux antécédents des gens. Evidemment, c’est toujours encourageant de savoir que le type en face est capable. Mais cela compte bien moins que la première conversation. C’est un truc de séduction, je dois me convaincre que je vais trouver un truc unique dans le personnage à jouer. Et là, il m’a séduit par sa perspicacité hallucinante des êtres humains. Une finesse monstrueuse! Je n’ai jamais songé à Jacques (Audiard) en tant qu’auteur français. Pareil d’ailleurs avec tous les cinéastes avec lesquels je travaille. J’ai toujours eu le sentiment d’être invité dans des territoires qui leur appartenaient. Du coup, cela annihile toute notion de cinéma de genre. Bien sûr, je me doutais qu’un Français, plus qu’un Américain, aurait une perspective novatrice des conventions du genre. Et encore… très franchement, je n’en suis même pas certain.

John C. Reilly, votre partenaire, a initié ce projet. Avait-il lui une idée précise du film?

Notre relation, c’était de toute façon une affaire délicate. Nos personnages ont très peu de dialogues pour exprimer des sentiments. En plus, je suis persuadé que le film tient beaucoup à ses secrets qui décantent entre eux. De là… jusqu’où pouvais-je en discuter avec John C., imposer ma version personnelle? Il y a toujours ces moments sur un plateau, où je me dis: «Fuck, j’en sais trop!» Je commence à bien me connaître en tant qu’acteur. Je sais que par pure curiosité personnelle, j’ai tendance à ressasser, de vouloir faire cliqueter chaque facette d’une logique psychologique. Et c’est là le plus souvent que le mystère s’évapore. Sans compter les grimaces en soi-disant connivence avec le spectateur.

A qui se fier, alors?

Les grands metteurs en scène savent vous arrêter quand vous tentez de vous montrer trop malins. Jacques est incroyable en la matière, à croire qu’il radioscopie son plateau avant de filmer. Je l’ai observé dès le premier jour sur un plateau de foule, il avait l’œil sur chaque figurant. J’étais terrifié, je savais qu’il ne me passerait rien. Mais vous n’êtes jamais seul quand vous êtes dirigé par un grand.

La mythologie western vous a-t-elle marqué?

Oh, je n’ai jamais joué aux cow-boys et aux Indiens. Je me souviens enfant, qu’à la télé, une chaîne passait des séries western en boucle. A crever d’ennui! Ça ne m’a pas motivé à voir les classiques. En fait, je n’ai jamais compris la fascination pour ce genre. Jamais! N’y voyez pas du mépris, tout cinéaste peut sublimer un répertoire. Je rentre du Festival de Deauville, et tout le monde là-bas parlait d’une vogue western. Je peux concevoir que dans notre monde, il devient dur de trouver des aventures à filmer. Peut-être que les grands espaces, cet ancrage, inspire.

Auriez-vous survécu dans l’Ouest sauvage?

Moi? Je n’aurais pas tenu deux jours! Camper avec des ours, cuisiner au feu de bois, tenir un flingue, tout m’aurait été fatal.

Au moins, vous avez appris des trucs de survie en tournant «Les frères Sister», non?

Pas vraiment, non. C’est vrai que j’essaie toujours de me documenter, pas seulement sur mon rôle, mais le contexte général. Et dans le film, on voit cette Californie à la fin du 19e s., qui sur une très courte période de temps, est le théâtre d’une ruée de migrants venus de tous les continents, de l’Asie à l’Europe. Avec des maladies, de la famine, des épidémies. Avec aussi des idées de génie, de couillons aussi. Bref, la civilisation moderne.

Tant pis pour le fantasme du «cow-boy solitaire dans le coucher de soleil», alors?

J’étais même désastreux. Le deuxième jour de tournage, je devais tirer en parfaite synchronisation avec John C. Reilly. Je ne suis pas un expert au revolver et franchement, j’étais assez dubitatif sur ma crédibilité. Ça n’a pas raté, au premier essai, le flingue m’a échappé des mains et je l’ai laissé tomber par terre. Embarrassant. Le job d’acteur, c’est de ne jamais perdre la face. Mais je vous jure qu’intérieurement, je me sentais vraiment comme un idiot.

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