Joaquin Phoenix, perfectionniste et banal

InterviewDans le dernier Gus Van Sant, il incarne un cartooniste tétraplégique.

oaquin Phoenix interprète 
un alcoolique devenu tétraplégique, puis célèbre auteur 
de bandes dessinées.

oaquin Phoenix interprète un alcoolique devenu tétraplégique, puis célèbre auteur de bandes dessinées. Image: FILMCOOPI

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Il n’est pas toujours cet immense acteur qu’il devrait être, celui capable de décrocher un Prix d’interprétation masculine à Cannes, comme ce fut le cas en 2017 pour «You Were Never Really Here», de Lynne Ramsay. Dans «Marie Madeleine», de Garth Davis, sorti la semaine dernière et pénible relecture d’épisodes clés de la Bible, Joaquin Phoenix campe sans conviction Jésus et se contente vraiment du minimum syndical.

Le revoici heureusement cette semaine dans un rôle plus dense, celui de John Callahan, alcoolique devenu tétraplégique, puis célèbre auteur de bandes dessinées, un «cartoonist» dont Gus Van Sant trace le portrait dans «Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot». En BD, Callahan raconte d’ailleurs son handicap et celui-ci devient le sujet principal et le moteur de son humour.

Lecture des albums

En février dernier, le film, presque un biopic, concourait à Berlin. Sans impressionner le jury, il demeure malgré tout l’une des bonnes surprises d’une Berlinale avare en découvertes. Pour Phoenix, c’est l’occasion d’une performance immersive dont il semble friand. Réputé difficile en interviews – il en accorde d’ailleurs très peu –, le comédien a quand même donné un peu de temps à quelques journalistes.

Disert mais expéditif, il avoue s’être coulé dans ce personnage avec une certaine facilité. «Gus Van Sant m’a juste dit de faire ce que j’avais à faire, c’est-à-dire mon job. En l’occurrence, il commençait avec la lecture des albums de John Callahan. Comme il s’agit d’un grand écrivain, d’un grand auteur tout simplement, on peut mieux le comprendre à travers l’évolution de ses dessins. Il reste éternellement jeune à travers eux. Ils témoignent de ses obsessions, mais aussi de ses états successifs. Il raconte comment il arrive à se sentir libre tout en restant dans son fauteuil. En plus, il existe énormément de documents filmés le concernant. Des heures d’images vidéo où on le voit chez lui, à la maison, sur sa chaise. J’ai pratiquement tout visionné. J’ai énormément appris sur lui de cette manière. Puis je suis allé là où il a vécu. C’est quelqu’un qui a énormément bougé. Il donnait l’impression de l’inverse, mais il ne tenait littéralement pas en place.»

Mais le travail ne s’arrêtait pas là pour un acteur aussi perfectionniste que Joaquin Phoenix. «Je me suis demandé ce que ça faisait d’être constamment en fauteuil roulant. J’ai parlé à des gens, je leur ai raconté l’histoire de John. Ils m’ont dit qu’ils n’auraient pas pu le suivre. Mais ce qui a fini par le freiner, ce sont les douleurs, qui ont pris le dessus. Son corps n’était que douleurs. Mais elles m’ont aussi donné des informations. Ce que j’ignorais, par exemple, c’est qu’il devait être tourné toutes les deux heures, sinon il souffrait atrocement. Vous imaginez ça? Il fallait bien que je puisse moi-même essayer d’atteindre cette vulnérabilité pour tenter de la comprendre.»

Pour le reste, il y avait aussi la part de travail de Gus Van Sant. Et notamment un effort de simplification. «Il a dû condenser la vie de John. Par exemple, celui-ci a eu plusieurs copines. Gus les a combinées en un seul caractère. L’attrait que John exerçait sur les femmes m’a permis de mieux comprendre comment il a finalement appris à aimer son corps. Et ce corps lui a forgé une carapace dans la vie de tous les jours. Il provoquait le danger, quelque part. Il cherchait surtout la réactivité des autres. Il était le genre à dévaler les rues, à foncer sans peur. J’ai pas mal travaillé sur ce que j’appelle son efficacité. Quelque part, John était un personnage de ses propres cartoons qui était arrivé à avoir une vie en propre en dehors. Gus m’a du reste demandé de jouer très vite, de galoper dans ce rôle.»

Calme et colère

Des indications qui ont forcé Phoenix à l’introspection. «Dans chaque rôle, je découvre des choses sur moi. Et je suis perpétuellement en quête de spiritualité. D’informations sur ce qui se cache à l’intérieur de moi. J’y travaille constamment. Je ne sais pas si c’est réellement utile pour mon métier. Tous les acteurs ne procèdent pas ainsi. Parfois, je me demande pourquoi je ne reste pas plutôt simplement chez moi, seul à la maison à ne rien faire. J’adore tourner dans des films mais il y a des jours où toute cette agitation me met hors de moi. Calme et colère, ce sont deux sentiments contradictoires avec lesquels je vis. Par ailleurs, je suis un homme comme tout le monde. Quelqu’un de terriblement banal.»

(24 heures)

Créé: 03.04.2018, 21h35

Critique

Rooney Mara, Jack Black, Beth Ditto, Jonah Hill, Udo Kier, Mark Webber et Carrie Brownstein sont regroupés ici autour de Joaquin Phoenix. Une manière de rappeler que le casting du film est l’un de ses points forts. Tétraplégique, «cartoonist» et alcoolique, le héros réel du dernier film de Gus Van Sant permet au réalisateur de retrouver sa veine classique, chronique de vies extraordinaires, là d’après un récit véridique, celui de la vie de John Callahan.

Le résultat n’est ni décevant ni surprenant, et marque peut-être un léger recul dans une œuvre dont les ambitions semblaient à l’origine plus denses, plus amples, voire plus subversives.

Cela étant, l’auteur du génial «Elephant», Palme d’or cannoise en 2003, revient de loin après son naufrage sur la même Croisette avec «The Sea of Trees» en 2015, son pire ratage, du reste jamais sorti en Suisse romande. Avec «Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot», Gus Van Sant est de retour à un cinéma plus calibré, à la hauteur d’ambitions que le cinéaste doit aujourd’hui revoir à la baisse. Honorable à défaut d’être transcendant.

Biopic (États-Unis), 113, Cote: **

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