Les Journées de Soleure cajolent leurs nuits

FestivalNouvelle directrice des vitrines du cinéma suisse, Anita Hugi veut développer leur pouvoir de fête et d’émancipation.

Anita Hugi, nouvelle directrice des Journées, veut faire de Soleure une fête.

Anita Hugi, nouvelle directrice des Journées, veut faire de Soleure une fête. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Tous les chemins renvoient à Soleure. Le credo pourrait être celui du 7e art suisse, dont aucun représentant n’a fait l’économie d’un détour par la ville alémanique depuis la création, en 1966, de ses Journées cinématographiques. Il pourrait aussi résumer le curriculum vitae d’Anita Hugi, née dans la campagne soleuroise en 1975, qui vadrouilla de Bienne à Montréal, où elle dirigea la programmation du Festival international du film sur l’art (FIFA!) et crapahuta de Strasbourg à Zurich où elle a coordonné pour la SRF la programmation de l’émission culturelle «Sternstunde Kunst», soit un total de 130 programmes réalisés dans toutes les régions du pays.

Ancrée dans les régionalismes nationaux et ouverte sur le monde: la nouvelle directrice succède à Seraina Rohrer avec la même démarche artistique et une envie similaire de délier Soleure des ultimes clichés d’austérité intellectualisante, d’entre-soi professionnel et… de domination masculine?

«Consciente»

Au mot «militante», elle oppose un terme plus consensuel (ou moins vindicatif): «consciente». L’esprit des temps est à la péréquation des genres, Soleure aussi. Logique. Mais le festival va au-delà de la posture et choisit des voies habiles pour mettre en lumière le chemin à parcourir. «J’ai envie de fêter de célèbres inconnues», résume-t-elle pour décrire les hommages annoncés, souvent sous l’angle de la rétrospective.

Ainsi de Heidi Specogna, pionnière dans le documentaire social qu’elle développa à l’étranger. Ainsi aussi du «Cinéma copines» de Christine Pascal, Patricia Moraz et Paule Muret, trio romand élevé dans la débrouille et la contestation post-soixante-huitarde, quand le féminisme n’oubliait pas qu’il était aussi (surtout) un rapport de classes et de domination économique.

De ces trois passionnées qui «osaient» des films pour exister hors de leur condition, seule Paule Muret est encore là pour témoigner – elle le fera à Soleure. «Nous allons aussi organiser l’atelier «Who writes his_tory? Edit-a-thon» où les gens créeront des pages Wikipedia sur des femmes du cinéma suisse que l’histoire a oubliées. Sur l’encyclopédie en ligne, 80% des personnalités sont des hommes», remarque Anita Hugi.

«J’ai envie de fêter de célèbres inconnues.» Anita Hugi, directrice des Journées de Soleure

L’ambition fédéraliste de Soleure passe évidemment par la Suisse romande. Le parfait bilinguisme de la directrice, ses expériences entre territoires francophone et germanophone, a pesé dans sa nomination. Le festival, «plurilingue par nature», doit faire de ses différences une force. «Il n’y pas trois blocs en Suisse, mais des régions représentées par des visions du monde.» La belle intention artistique ne boudera pas un zeste de pragmatisme festif, par l’innovation d’une grande fête des écoles de cinéma suisses, samedi soir.

«Avec 65'000 visiteurs en tout, Soleure est porté par un public généraliste, fidèle et national, bien que la région soutienne à fond «son» festival, estime la directrice. J’aimerais qu’il existe plus loin encore que cela et que des gens venus de toute la Suisse restent plusieurs jours sur place. Cela suppose de développer l’offre d’hébergement ainsi que le programme des soirées.»

Politique par tradition, polémique par accident (l’an dernier, celle sur les critères de sélection faisant trop peu de cas de l’ancienneté a fait pschitt), Soleure reflète l’esprit du temps. À la dialectique, voire à l’idéologie des cinéastes militants de l’après-68, elle substitue les axes d'identité et d’écologie dont Anita Hugi veut considérer la force collective. «Si tant de films sont construits sur des questionnements individuels, ça démontre le besoin de chacun de se situer dans un monde aux repères troubles. C’est une action qui vient de la base mais qui n’exclut pas un pouvoir d’action et de changement.» À vérifier dans les salles soleuroises du 22 au 29 janvier: 178 courts et longs métrages (sur les 617 reçus par le festival) montreront la profusion créative des cinéastes suisse. Ou pas.

Créé: 21.01.2020, 22h21

Vive la fête

En janvier, Soleure est une ville qui s’amuse. Hors des cinémas et des salles, les Journées se vivent la nuit avec, pour la première fois, l’occupation du site
industriel Attisholz: samedi soir, les écoles de cinéma suisses (Lausanne en est, avec l’Écal) jouent aux DJ pour faire danser. Entrée libre, nuit blanche, navette aller et retour. Niveau live, les excellents Puts Marie jouent mercredi au cinéma Uferbau, qui accueillera aussi dimanche le concert de Fokn Bois & Joy Adomaa Adjeman. Moins riche en groove, les célébrations dévolues aux nombreux prix et concours émaillent pourtant la compétition: les nominés au Prix du cinéma suisse seront annoncés jeudi soir; le prix Swissperform d’art dramatique, honorant Lorena Handschin, Roland Vouilloz, Stefan Kurt et Manuela Biedermann, sera remis dimanche.

Mercredi 29 sera dévoilé le palmarès du festival, dont le Prix de Soleure.

Vive les femmes

L’ancienne directrice des Journées, Seraina Rohrer, avait déjà signé la Charte internationale pour l’égalité des sexes, mais cela ne dérange en rien Anita Hugi, au contraire. Sous sa tutelle, la cause féminine est incarnée dans des ambitions paritaires au niveau de la compétition et des invités. Soleure joue aussi la carte de la mémoire et des rétrospectives: celle dédiée à Heidi Specogna, à Christine Pascal, Patricia Moraz et Paule Muret. Un documentaire franco-suisse de 2019, «Delphine et Carole, insoumuses», racontera celui, avorté, que Carole Roussopoulos tenta de tourner en compagnie de Delphine Seyrig, militante féministe et actrice d'Alain Resnais, de Marguerite Duras et de François Truffaut. La petite-fille de la comédienne exhume cette aventure inachevée en 1990 avec la mort de Delphine Seyrig.

Vive les Romands

En courts, en longs et en clips musicaux, en concours ou en rétrospectives, la production romande est présente à Soleure dans tous les formats. En lice pour le Prix de Soleure, on attend les documentaires des Vaudois Stéphane Goël («Citoyen Nobel») et surtout Karim Sayad («Mon cousin anglais»), qui avait obtenu la plus haute distinction il y a deux ans avec «Des moutons et des hommes». Section Prix du public, ce dernier pourra choisir entre 12 œuvres, dont celles du Lausannois Blaise
Harrison («Les particules»).

Invité de dernière minute, un certain Jean-Luc Godard dévoilera la version germanophone de son dernier film en date, «Le livre d’images», ici titré «Bildbuch». Première suisse pour premier jour du festival, pour un film où le cinéaste de 89 ans se double pour la première fois lui-même dans une autre langue.

Vive la loi des séries

La mode est devenue une tendance, puis une hégémonie. Les séries attirent désormais les plus grands comédiens et des cinéastes de renom. Elles permettent aussi (surtout) d’obtenir des financements généreux et des promesses de distribution internationale via les deals de coproduction. Soleure se penche en «Focus» sur l’émergence des séries dans le paysage suisse, avec parmi ses invités étrangers le réalisateur américain de «Mr. Robot» et coréalisateur sur «Breaking Bad» et «Better Call Saul», Jim McKay. Samedi 25 janvier, un après-midi de conférences sera consacré aux nouveaux codes narratifs induits par ce format «ciné-télévisuel». Lundi 27 janvier l’abordera sous l’angle technique, avec de nombreuses master class tout au long de la journée. Plusieurs épisodes de séries made in Switzerland («Bulle», «Helvetica», «Nr 47», «Wilder») seront dévoilés.

Articles en relation

Soleure se clôt sur des prix prometteurs

Cinéma Les 54es Journées se referment sur l’annonce des films en lice pour les trophées du cinéma suisse. Quelques Romands peuvent espérer. Plus...

Dans le reflet de sa jeunesse, Soleure a chaviré

Cinéma Les Journées de cinéma ont permis de retrouver quarante ans plus tard les ados rêveurs de «Dr Tscharniblues», ovni libertaire de 1979 qui marqua l’histoire du festival, comme celle de ses protagonistes. Émotion collective Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.