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Kad Merad, aussi simple qu'une mélodie

Doué pour la vie, le comédien la lit avec le filtre du plaisir et du faire-plaisir. Dans son dernier film, méconnaissable, il incarne un prof de musique anéanti par son mal-être.

Kad Merad revient dans «La mélodie».
Kad Merad revient dans «La mélodie».
Franck Crusiaux/Getty Images

Carrément en lévitation! Comme s’il y était encore, comme si cette bulle de bonheur vrai chargeant une nouvelle larme avait survécu à l’éphémère de sa condition. Alors quand Kad Merad raconte «sa dernière standing-ovation», gare à qui l’interrompt!

D’autant plus si l’inopportun rappelle ce temps qui passe trop vite, lui aussi sait être inflexible. Tout de même… On parle de quinze minutes d’applaudissements à la dernière Mostra de Venise, une fois sonnées les dernières notes de La mélodie – le film où l’acteur apparaît en prof de musique, méconnaissable et piétiné par la vie. «J’ai vu pas mal de trucs dans mon métier, mais là, quand on s’est retourné après le générique, c’était juste énorme, un pur moment d’émotion. D’ailleurs, le fait d’y repenser, elle revient. Je m’excuse.»

Le look presque étudié tellement il s’affirme aux antipodes de la gravure de mode, quand Kad Merad déboule dans une pièce, c’est avec sa stature qu’il la remplit. Qu’il l’emplit d’un coup de vent cristallisant l’attention avant de s’accaparer le canapé comme s’il allait y passer un après-midi farniente. Alors on lui pardonnera ses clichés sur la Suisse et ses banques pour savourer comme il jouit, très fier, d’avoir pu dire et incarner les gens, la vie, les relations humaines dans ce film de Rachid Hami avec l’évidence et la simplicité pour trame.

Dans La mélodie, vous êtes prof de musique, face à vous des enfants en rébellion plus ou moins larvée, vous ont-ils ramenés à la vôtre?

Les lieux où on a tourné – dans une vraie école du XIXe arrondissement avec certains des jeunes qui la fréquentent – ressemblent à ceux de mon enfance, mais ce n’est pas mon enfance! La mienne fut heureuse, modeste mais pas misérable.

Et du collège, du temps de la préadolescence, de la musique qui m’a donné envie d’aller de l’avant, je n’ai que de bons souvenirs. On vivait dans une collectivité où l’accès à la culture était facilité et pour cause, les communistes étaient au pouvoir. Je fais le lien aujourd’hui, à l’époque, je n’avais pas cette capacité d’analyse.

Là on est dans le contexte, si on allait dans les souvenirs perso…

C’est que j’en ai tellement! Et des bons, sachant aussi que la réalité des choses me passait complètement au-dessus, comme ce jour où il me fallait absolument une batterie. Je me vois encore entrer dans le magasin de bricolage où travaillait ma mère, je l’ai traversé en courant et lui ai dit: «Maman, je veux une batterie» sans avoir aucune idée du prix. Elle m’a répondu: «Tu l’auras» et je l’ai eue! Pourtant mes parents n’avaient vraiment pas les moyens pour ça et, en plus, on était quatre dans la fratrie. L’enfance est un vrai socle qui se voit seulement quand on est adulte. Je dis ça et sans le contrôle d’un psy!

Du vécu ou tenté?

Même pas besoin, tous les jours je vois des journalistes qui me demandent de leur raconter ma vie, alors… Cela dit, je préfère mettre mon énergie ailleurs, d’autant qu’aussi loin que je me souvienne j’ai toujours plané dans une sorte d’état récréatif: je voulais faire le clown et faire en sorte que les gens s’amusent quand ils ont oublié de le faire ou qu’ils n’amusent plus personne comme Simon, mon personnage, dans La mélodie. C’est un violoniste de talent, mais une âme en déshérence, totalement désabusée. Je ne me moque pas de mes personnages, je les aime, comme j’aime le travail nécessaire pour les habiter.

C’est cette fragilité extrême, cette noire mélancolie qui semblent si loin de vous et de vos autres rôles qui vous ont attirés?

Fragile, on l’est tous, mais incarner cette fragilité à l’écran, c’est tout autre chose. Cela exige un abandon total que seule une confiance absolue avec le metteur en scène rend possible. Un acteur, contrairement à ce que certains pensent encore, ce n’est pas simplement quelqu’un qui récite des textes! Il fallait cette très grande qualité d’écoute de Rachid Hami qui, même s’il est encore jeune (ndlr: 32 ans), connaît bien les acteurs. Viser et rester dans la simplicité de La mélodie, c’est très difficile. Surtout au cinéma!

Ou… un peu comme dans la vraie vie?

Bien sûr qu’on a tous envie de partir au milieu de nulle part, de planter sa tente et de pêcher.

Et au-delà des généralités…

Je vous jure, j’aime vraiment la pêche, j’en fais et, si l’occasion se présente, je vais passer la nuit au bord d’un lac. Peut-être est-ce la complexité du métier qui m’y pousse, mais j’ai une vraie recherche de simplicité à côté du plaisir de goûter à un certain luxe. Aujourd’hui, impossible d’échapper à ce flux où tout vient à nous et devient accessible, c’est tentant pour notre génération qui a connu l’époque du répondeur téléphonique et des délais de 24 heures pour une réponse.

Je ne suis pas en train de dire que c’était mieux avant, juste qu’il faut vivre avec notre temps, avec cette nouvelle effervescence qui s’installe. Il manque peu pour qu’on se retrouve réellement à l’intérieur des films, genre Blade Runner. Il faut en être conscient, savoir s’y retrouver et quant à moi, continuer à chercher la simplicité.

Et peut-être même s’ennuyer?

C’est vrai ça, c’est dingue! J’ai un fils de 13 ans et il ne sait pas s’ennuyer. Moi qu’est-ce que je ne me suis pas rasé quand on partait avec les parents, tous dans la même voiture et on comptait les plaques d’immatriculation mais eux, aujourd’hui, ils ont les écrans. Si on ne peut pas leur dire de vivre comme on a vécu, heureusement, comme on a encore ce réflexe et la notion de l’importance de ces moments où l’esprit divague, on peut toujours essayer de leur faire comprendre…

… l’importance de ce temps où l’on cherche sa place. Longtemps dubitatif, vous avez trouvé la vôtre?

C’est qu’on est né pour chercher notre place et une fois qu’on l’a, il faut se battre pour continuer à l’occuper! Avec mon petit bout de carrière, même si ça s’atténue un peu, j’ai toujours l’impression d’avoir volé la mienne à quelqu’un d’autre. Ce n’est pas du discours pour du discours, mais les faits: j’ai pas beaucoup d’études à mon actif, ce qui fait que j’ai dû me battre avec d’autres armes, tout en démontrant à mes parents que je pouvais réussir autrement qu’assis dans un bureau. Mais c’est vraiment la musique qui m’a fait sortir des petites conneries et de ce destin tout tracé en banlieue sans grand bagage scolaire.

Quoique, ça ne veut pas toujours dire quelque chose, j’ai des amis qui ont bac + 5 et qui n’ont pas de job. On a monté des groupes, on a passé des castings, on a été pris au Club Med. C’est là que je suis venu en Suisse, à Leysin au Charleston – quels souvenirs… Il existe encore? – il y a aussi eu la Guadeloupe au milieu des colliers à fleurs et des millionnaires…

Il paraît que cela vous agace quand on parle d’argent, enfin des acteurs les plus «bankable» dont vous faites partie…

Non, en fait je m’en fous. J’en gagne beaucoup, oui, mais j’en dépense aussi beaucoup. Et il faut savoir que pour que des films comme La mélodie puissent se concrétiser, il faut en faire d’autres, davantage grand public, ce que je fais aussi. Alors on peut m’attaquer sur ce que je gagne, aucun problème, je sais pourquoi et j’aime trop mon métier pour en prendre ombrage.

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La Mélodie, drame, 102’, ** En salles, me 8 novembre.

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