La lettre à Freddy de Jean-Luc Godard

ArchivesEn 1982, le cinéaste consacrait un film au fondateur de la cinémathèque suisse, Freddy Buache.

Le directeur de la Cinémathèque Freddy Buache en débat avec Jean-Luc Godard en 1982.

Le directeur de la Cinémathèque Freddy Buache en débat avec Jean-Luc Godard en 1982. Image: CINÉMATHÈQUE SUISSE

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Le démiurge de la nouvelle vague rencontre l’Hercule de la cinéphilie suisse. Réclamé par le patron du Festival de Cannes Gilles Jacob, le court-métrage de Jean-Luc Godard Lettre à Freddy Buache est projeté sur la Croisette en 1982 dans la section «Un Certain Regard». Associant le nom du fondateur de la Cinémathèque suisse à celui du cinéaste mythique, ce petit film d’une dizaine de minutes, financé par la Ville de Lausanne, était espéré par ses commanditaires comme un dépliant promotionnel consacré à la capitale vaudoise. «La Ville produisait parfois de petits films qui faisaient de la réclame, se souvient Freddy Buache. Il y était question de night-clubs comme le Tabaris et de vendre les charmes du bord du lac… J’ai demandé un jour à Jean-Pascal Delamuraz, alors syndic de Lausanne, s’il ne serait pas possible de réaliser quelque chose de plus ambitieux.»

Freddy le «rouge», agitateur de la cinéphilie nationale et internationale régulièrement conspué par les milieux conservateurs, entretient des relations cordiales avec certains ténors du Parti radical – Georges-André Chevallaz l’a même sauvé du déshonneur militaire. Jean-Pascal va mordre à l’hameçon et donner le coup de pouce salutaire, aidé en cela par l’inauguration, en 1981, des locaux de la Cinémathèque à Montbenon, et la célébration des 500?ans de l’unification de la ville haute et de la ville basse au Moyen Age. Un film sera donc réalisé, et même deux, puisque Yves Yersin, récent auteur des célèbres Petites fugues, reçoit lui aussi un mandat.

Le retour au pays de Godard

Mais que vient faire Jean-Luc Godard dans ces démêlés cinématographiques de bourgade en mal de vitrines touristiques? A priori rien puisque Freddy Buache, sommé de soumettre une liste de réalisateurs potentiels, pense à y faire figurer Francis Reusser, mais pas l’auteur du Mépris. In fine, sa participation permet d’éclairer le destin de celui qui est établi à Rolle depuis 1977: son rapport à la Suisse et les conditions de son retour au pays, car il a grandi à Nyon. «S’il pouvait y avoir des traces de «suissitude» dans son cinéma des années 1960, Godard était un cinéaste français, commente Antoine de Baecque, spécialiste de Godard.

A partir de la fin des années 70, il devient un artiste suisse, et même vaudois. Cela se marque par la présence de la nature dans ses films. Et par ce côté protestant, pasteur, un peu mystique. Lui qui aime montrer l’envers – en ce sens proche de Tanner qui l’influence à ce moment – cherche celui de la Suisse: anarchiste, mauvais coucheur.» Après une période de cinéma plus politisée que jamais, vécue dans la solitude et presque la clandestinité à Grenoble, ce Winkelried du concept et du poétique au septième art cherche à se poser. «Il veut panser ses plaies après sa traversée du désert, poursuit de Baecque. Opérer une réconciliation avec lui-même, opposée à un destin jusque-là tourmenté et aventureux.»

Plus prosaïquement, Godard serait aussi à la recherche de certaines facilités. «En Suisse, il trouvait non seulement des gens prêts à le financer, avance Frédéric Maire, directeur actuel de la Cinémathèque, mais aussi des compétences techniques à portée de main comme Nagra ou Stellavox.» Toujours est-il qu’en habitué de la petite maison qu’occupe à cette époque Freddy Buache à Lausanne, il saisit la balle au bond lorsque ce militant lui parle du projet lausannois. «Et pourquoi tu ne m’as pas mis sur la liste?» le désarçonne-t-il.

Le fondateur de la Cinémathèque reste pudique sur l’amitié et le respect que trahit le titre du film. «Je n’avais pourtant pas été tendre avec lui dans les années 60.» Mais c’est bien Buache, avec son camion de fortune, qui a déménagé l’atelier grenoblois à Rolle et qui se charge de lui donner de précieux contacts dans le milieu du cinéma suisse. «C’est l’alter ego, le compagnon avec qui débattre, estime de Baecque.» Proposé par Buache, Godard est donc choisi par la Municipalité lausannoise, non sans réticences. «Ils seront furieux, ils diront: on a donné de l’argent pour un film sur, et ça c’est un film de…», les nargue d’ailleurs le cinéaste en voix off. Il y aura des conseillères communales pour s’offusquer.

Avec ce film, Godard remplit pourtant sa mission: il dévale les pentes lausannoises avec une allégresse teintée de mélancolie et provoque juste ce qu’il faut, se gaussant des policiers qui veulent lui interdire une bande d’arrêt d’urgence. Pour tourner, la lumière, c’est urgent, non?

A la une du Monde

Présenté à Cannes, le film se retrouvera à la une du Monde et de France-Soir, sera distribué jusqu’au Japon. Il aura aussi fait l’ouverture de la Cinémathèque à Montbenon en octobre 1981, institution que le cinéaste va abondamment fréquenter. Car Lettre à Freddy Buache est aussi à prendre comme une accolade à un ami qui a servi sa cause, peut-être, mais surtout celle du cinéma, mission sacrée pour Godard qui garde, encore aujourd’hui, au plus fort de son désir de réclusion, la porte ouverte à Freddy.

Créé: 30.05.2019, 17h26

«Ils seront furieux, ils diront: on a donné de l’argent pour un film sur, et ça c’est un film de…»
Jean-Luc Godard, dans Lettre à Freddy Buache
(Image: tiré de Lettre à Freddy)

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