Locarno doit à Marco Solari sa plus longue séance

La rencontreLe président du festival du film débute sa 20e année à la barre: un record. Zoom sur cet «homo economicus» qui place la culture en tête.

Marco Solari, Président du festival du film de Locarno.

Marco Solari, Président du festival du film de Locarno. Image: KEYSTONE

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Traditionnellement, Marco Solari se croise aux temps chauds, du côté de Locarno, entre tapis rouge et réceptions officielles, hôte impeccable élevé dans l’économie du tourisme aussi bien que figure d’autorité faite au marbre des institutions suisses. À l’heure d’hiver, son costume reste le même, son énergie aussi. L’homme a fêté ses 75 ans le 28 décembre dernier, donnant une occasion à la presse alémanique de célébrer l’un de ses people, avec les bons vœux d’Adolf Ogi. Pour la Suisse romande, c’est sa 20e année à la tête du Festival du film de Locarno que le président met en appât, désormais recordman du plus long mandat à ce poste. Celui qui croit «en la prééminence des personnalités sur les structures» aime flatter les micros. Mais franchement, Marco Solari ne se refuse pas.

Si vous deviez résumer en un mot le changement vécu par le festival depuis votre arrivée à sa barre en 2000?
Sa dimension, évidemment. Nous sommes passés d’un budget de 4 millions de francs – avec 1 million de dettes – à un budget de 13 millions de francs. Je crois plus que jamais à l’idée de too big to fail, trop gros pour chuter. En 2000, nous avions huit partenaires commerciaux, aujourd’hui 153! Ils donnent en tout 4 millions de francs au festival. Devant ces chiffres, je revendique toujours la défense acharnée de sa rigueur et de sa qualité artistique. La pression pour se conformer aux modes est énorme, mais nous avons notre ADN et nous résistons: Locarno, c’est la cohérence cinéphile, la surprise et la jeunesse. Ma terreur, c’est le vieillissement du festival.

Quelles images de réussite vous viennent à l’esprit, rétrospectivement?
Elles sont toujours liées à la poésie entre une personne sur scène et 8000 spectateurs assis devant elle, sur la Piazza Grande. Dario Fo, Nobel de littérature, magnétisant la foule; Harry Belafonte défendant avec une intelligence inouïe la responsabilité de l’artiste à ne jamais rien abdiquer; Michel Piccoli, personnalité hors du commun dont chaque phrase prononcée était le contraire de la banalité; Isabelle Huppert, parfaite dans son rôle de très grande artiste à la fois forte et vulnérable. Et aussi Claudia Cardinale, à la beauté si vivante, et Susan Sarandon, qui incarne à mes yeux le glamour intelligent.

Poésie, magnétisme, émotions… Où est passé le calviniste, l’homme de la «rigueur exubérante»?
Le président a la tâche de conduire le festival en mettant à la porte ses émotions, ce qui ne l’empêche pas d’en vivre quelques-unes… J’ai fait une exception à mon principe de ne pas voir de films durant la manifestation lors de la rétrospective Orson Welles, l’un des très rares hommes que j’ose qualifier de génie – «Citizen Kane», quel film! Je sais que j’ai raté énormément de moments enrichissants parce que j’abandonnais le terrain artistique pour m’occuper des représentants de l’économie et de la politique. Ce sera, un jour, mon principal regret.

Vous nous aviez déclaré un jour: «J'organise les fêtes, je n’y participe pas.»
C’est exact. On ne m’a jamais vu à une fête après 22h, mais on peut me voir au bureau à 6h du matin. C’est ma discipline, mon caractère. Je n’arrive pas à m’amuser pleinement en compagnie. Dès que je sens poindre l’émotion, je me retire. La littérature porte à la solitude, alors je suis l’homme le plus désespérément solitaire – ma femme seule me connaît (il sourit). Ça me va, c’est ma vie. La popularité est agréable, certes, mais c’est un état passager, juste un peu de miel. (Son téléphone portable sonne.) Pardonnez-moi, c’est l’ancien président de Migros. (En allemand, il promet à son interlocuteur de le rappeler plus tard.) De quoi parlions-nous?

De popularité…
Oui, voilà. Ne jamais oublier que la gloire et la crucifixion sont frères jumeaux. J’en ai connu le versant sombre. Quand j’ai lancé «Il Caffè della domenica» au Tessin, mes soi-disant amis changeaient de trottoir ou fixaient une vitrine désespérément vide.

Portée en 2008 par Nicolas Bideau, alors directeur de la section cinéma de l’OFC, la polémique sur le manque de glamour du festival vous a aussi secoué.
Je ne l’ai pas vécu comme une défaite, mais un moment difficile, car le débat me semblait nécessaire mais devenait réducteur dans les médias, qui aiment les camps tranchés. Bideau a fait un contrepoids intelligent, il était sincère dans ses récriminations. Thèse, antithèse, synthèse: tout cela fut au final positif pour le festival.

En 2014, c’est Roman Polanski qui renonce à venir, quelques jours avant son hommage sur la Piazza.
Ce fut mes pires journées de président. Il a préféré ne pas prendre le risque de mettre le festival dans l’embarras. J’ai encore dans les oreilles sa voix infiniment triste quand il m’a annoncé qu’il avait vécu trop de choses terribles dans sa vie pour ne pas subir une bronca, même lancée par quelques militants, dans un moment aussi fort et symbolique que la Piazza Grande.

L’inviteriez-vous aujourd’hui?
Il a toujours sa place à Locarno, mais le sujet serait encore plus explosif. Tout est devenu plus sensible – trop sensible! Il n’y a plus le temps pour différencier, nuancer. Les médias ne sont que le reflet d’une société prise dans l’immédiateté et l’exagération. C’est mon privilège de l’âge de ne pas être sur les réseaux sociaux, dont je trouve la réduction abominable. Lever ou baisser le pouce, quelle horreur!

La presse alémanique évoque votre possible départ en 2022...
C’est la grande question. D’un côté, je suis convaincu que seul le président du festival peut vieillir, dès lors qu’il sait nommer des directeurs artistiques et opérationnels jeunes et compétents. De l’autre, mon enthousiasme ne doit pas voiler le fait que tout à une fin. Le 75e du festival, c’est dans un peu plus de deux ans, c’est à dire demain. Mais je ne cache pas que je suis en train de regarder quelles personnalités correspondent au rôle du président: être Tessinois, ou au moins extrêmement lié à la région par son histoire personnelle. Avoir avec le monde économique des contacts assez forts pour organiser un demi-million de francs en une après-midi. Et bien sûr posséder une vraie sensibilité pour la culture. J’ai des noms en tête, et la question n’est pas taboue. Mais jusqu’au dernier jour: I am the boss! (Sourire.)

Créé: 18.01.2020, 12h59

Sur son fil rouge

De la direction de Migros au groupe de presse Ringier, du 700e anniversaire de la Confédération au Festival de Locarno, quelle est votre boussole?
Être né à Berne d’une mère de l’Emmental bernois et d’un père tessinois fut sans doute à l’origine du fil rouge qui accompagne toute ma vie.En étudiant ensuite à Genève, j’ai ressenti combien il était important d’entretenir les liaisons entre les différentes régions de ce pays. C’est resté en moi dans toutes mes fonctions. Je n’aimerais pas devenir pathétique (il rit), mais mon travail au Festival de Locarno est un prolongement de tout cela: œuvrer pour la cohésion du pays.

Un festival de onze jours au Tessin est-il un outil aussi «confédérateur» que l’hydre commerciale de Migros, présente dans chaque village de Suisse et dont vous étiez à la direction?
Locarno, c’est l’énorme force de la culture. Un festival de cinéma est un liant national majeur en Suisse dès lors qu’on reste rigoureux sur son âme, sans trop de concessions au glamour et aux modes. J’ai toujours eu cette conviction, les faits l’ont confirmée.


Quelle place tient la Suisse romande dans l’histoire du festival?

Essentielle. Où les cinéastes romands se sont-ils exprimés? Peu à Soleure, surtout à Locarno. Où est-ce que les politiciens romands viennent en été? À Locarno. Il faut ici souligner la main protectrice du conseiller fédéral Alain Berset, à la suite de Pascal Couchepin, et de la directrice de l’OFC, Isabelle Chassot.En choisissant comme directeurs artistiques Frédéric Maire, Olivier Père, Carlo Chatrian (Valdôtain) et aujourd’hui la Française Lili Hinstin, le festival a montré son attachement à la francophonie. Politiquement, je considère comme fondamental le rôle de minorité leader de la Suisse romande. Cette exigence de leadership coïncide hélas avec la faiblesse des journaux romands, qui sont contraints économiquement de se concentrer sur leur plus-value régionale alors qu’ils ne devraient pas abandonner les débats des grandes idées fédérales. Oui, je constate un certain repli qui ne donne plus les mêmes fruits. Pourvu que la Suisse romande n’abandonne jamais Locarno!

Bio Express

1944 Naissance à Berne.
1969 Licence en sciences sociales à Genève.
1971 Naissance de son fils Luca. Giacomo naît l’année suivante.
1972 Devient directeur de l’Office du tourisme tessinois.
1988 Jean-Pascal Delamuraz le nomme délégué du Conseil fédéral pour les célébrations du 700e de la Confédération.
1992 Administrateur délégué de la Fédération des coopératives Migros.
1997 Vice-président de la direction de l’éditeur Ringier.
2000 Devient président exécutif du Festival international du film de Locarno.
2008 Défend sa position artistique face au «manque de glamour» regretté par Nicolas Bideau.
2018 Nomme Lili Hinstin directrice artistique du festival – sa cinquième nomination depuis le début de son mandat. Reçoit du président de la République italienne le titre de Grand officier de l’Ordre de l’Étoile de la République.

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