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«Loving» en noir et blanc

L’Américain Jeff Nichols subjugue dans l’Amérique raciste de 1958.

Gamin dans sa cambrousse de l’Arkansas, Jeff Nichols fantasme sur l’océan, rêve de devenir biologiste marin. Un jour, son père, vendeur de meubles dans la grand-rue de Little Rock, l’emmène voir Pale Rider . Il n’a pas l’âge, ça change sa vie. Il sera cinéaste. Pas parce que Clint Eastwood y flingue les méchants en plein front. A cause du chien qui meurt sous de grosses gouttes de pluie sans qu’une larme humaine soit versée. A 38 ans, cet auteur précoce, scénariste de tous ses films, garde le même sens spectaculaire de la pudeur. Ainsi de Loving. Plus qu’une dénonciation militante contre le racisme en vigueur dans l’Amérique des années soixante, le réalisateur y salue l’amour indestructible qui a uni ses grands-parents durant cinquante ans.

Toute la force singulière de Loving surgit dans ce décalage audacieux, assumé. La romance entre Richard le blond sudiste et la noiraude Mildred, basée sur une histoire authentique, aurait pu finir en bouillasse de bons sentiments. Filtrée par la robuste délicatesse de Jeff Nichols, la passion coule avec une vigueur tranquille, dans l’évidence des sentiments. «J’ai toujours pensé salutaire de se souvenir de l’élégance très simple de l’amour» résume l’auteur.

En 1958, Billie Holiday signe Lady in Satin en géniale junkie écorchée. Le hula-hoop agite les jupes des filles. La télévision en couleurs s’impose dans les foyers mais Vladimir Nabokov scandalise avec son effrontée Lolita. Le 2 juin, Richard Loving épouse Mildred à Washington. Le mois suivant, de retour en Virginie, le couple clandestin est inculpé pour avoir violé la loi «sur l’intégrité des races», il se voit interdit de séjour dans l’Etat durant vingt-cinq ans. Commence un long combat qui s’achèvera près d’une décennie plus tard, en 1967.

Désormais, le 12 juin marquera le «Loving Day» en souvenir de l’arrêt de la Cour suprême qui déclare anticonstitutionnelles les lois condamnant les unions mixtes. Richard, maçon, peine à saisir les arguties juridiques. C’est Mildred qui décidera d’écrire au ministre de la Justice Robert F. Kennedy. Même si dans leur tempérament, les Loving n’ont pas la fibre militante et ne hurlent jamais au martyr. Au fond, seul le désir de vivre avec leurs trois enfants dans le comté de Caroline leur importe. Là, dans de petites communautés rurales, les Indiens, Blancs et Noirs partagent depuis toujours la même pauvreté, la solidarité prime sur les grands discours.

Le «bouseux racé» a quitté son Arkansas

Pour porter cet épisode fondateur à l’écran, Jeff Nichols déroge à deux de ses principes. Il tourne en Virginie, lui, le «bouseux racé qui ne quitte jamais son Arkansas» comme se moque avec affection son pote et acteur fétiche Michael Shannon. Autre entorse, le cinéaste ne réserve à cet alter ego, véritable égérie de Take Shelter ou Mud, qu’un petit rôle de photographe de Life Magazine. En «redneck» aguerri par contre, il filme la nuque du héros qui rougit au soleil - magnifique Joel Edgerton en colosse hypersensible face à la «brindille» Mildred incarnée par Ruth Negga.

Le cinéma de Jeff Nichols s’impose aussi à travers de longs plans sur des tableaux immobiles, comme cloués au mur par les us et coutumes millénaires. La Virginie explose avec une violente beauté qui rappelle Terrence Malick, des frémissements fantastiques à la David Lynch, l’autre maître revendiqué du cinéaste. Bredouille au dernier Festival de Cannes, le trentenaire y plaidait pour Loving sans tapage. «Je n’essaie pas de provoquer l’adrénaline, j’invite à s’asseoir deux heures pour ressentir des trucs profonds, perdre un fils, tomber amoureux, avoir le cœur brisé, ne se sentir heureux que grâce à l’autre.» Une universalité anachronique dans l’Amérique de Donald Trump, un classique en devenir.

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