Le «Madame» d'un extraverti émeut les salles obscures

PortraitDans son film «Madame», en tournée en Suisse romande, l’activiste Stéphane Riethauser croise son destin avec celui de sa grand-mère.

Image: Vanessa Cardoso

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«C’est le temps des rêves qui se réalisent», se réjouit Stéphane Riethauser dans un café lausannois, juste après une séance photo où il n’hésite pas à enserrer une colonne qui lui sert d’accessoire, s’amusant à tester de nouvelles poses. Le réalisateur genevois, aux ongles argentés aussi brillants que le regard, a entamé ces jours les avant-premières de «Madame», un essai documentaire qui déjà est accueilli avec chaleur – quelques mois après les festivals Visions du Réel à Nyon et de Locarno.

«Pour la première à Genève, la salle était comble, s’enthousiasme le cinéaste. L’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss est restée sur scène après la projection pour évoquer avec le public les questions de l’égalité entre hommes et femmes et du coming out.»

Lutter pour être libre

Ces deux thèmes sont prégnants dans le lumineux et très humaniste «Madame», qui se tisse autour d’images d’archives de la vie du réalisateur. Elles révèlent deux vies intimement liées, qui se croisent. Il y a celle de sa grand-mère Caroline, décédée il y a quinze ans, fille d’immigrés italiens qui parvient à se libérer d’un mariage forcé pour devenir une femme d’affaires. Et puis celle du petit-fils Stéphane, élevé dans la bonne société genevoise et qui, autour de la vingtaine, fait éclater la vérité sur son homosexualité. Jusqu’à devenir l’activiste qu’il est aujourd’hui, militant contre le sexisme et l’homophobie, pour la liberté. «En me plongeant dans les images, j’ai compris que mon destin était parallèle à celui de ma grand-maman. Même avec tous mes avantages de garçon, issu d’un milieu privilégié, où on m’encourageait à faire des études, j’ai dû procéder à une lutte semblable pour être libre. À savoir que le destin des homosexuels s’apparente à celui des femmes, parce qu’ils sont victimes de préjugés machistes et homophobes.»

«J’ai dû procéder à la même lutte que ma grand-mère pour être libre. À savoir que le destin des homosexuels s’apparente à celui des femmes, parce qu’ils sont victimes de préjugés machistes et homo­phobes.»

Petit garçon, Stéphane Riethauser rêvait déjà de faire du cinéma, sans vraiment y croire parce qu’éduqué dans un contexte «où il faut faire un vrai métier», reprendre la boîte familiale. «C’est un paradoxe: mon père voulait aussi devenir réalisateur. C’est même lui qui m’a transmis le virus de l’image lorsque je l’assistais sur ses courts-métrages amateurs.» Luc Riethauser, expert-comptable, a laissé de nombreuses heures de films utiles à «Madame», auxquelles s’ajoutent les instants que le cinéaste enregistre durant sa jeunesse. On y voit Caroline, décédée en 2004 à 95 ans, qui dialogue avec lui entre deux portes de son appartement. Ou surgissant simplement par la voix, grâce aux messages qu’elle laisse sur son répondeur téléphonique. Les scènes sont parfois furtives, mais toujours émouvantes. Forte tête, Caroline n’a jamais pu faire d’études, mais ses mille vies – commerce de gaines de soie, antiquités, restauration – lui apportent le succès. «Je ne savais pas pourquoi je la filmais, tout en accumulant au fil des ans une centaine d’heures de rushes.» Il en résulte l’histoire d’une rencontre entre deux êtres qui s’affectionnent à travers les âges.

La masculinité vieillotte

En miroir, Stéphane grandit et doit rapidement gérer une double vie. Celle souhaitée par ses parents, du Collège Calvin au droit à l’université en passant par la case bon sportif et recrue à l’armée. Il s’y protège derrière des mots pour ne pas être démasqué et rentrer dans le moule, proférant autant d’insultes envers les femmes, qu’il traite de «coincées», qu’envers des homosexuels, les «tapettes». «J’ai souffert d’une conception vieillotte et patriarcale de la masculinité que j’ai moi-même véhiculée dans mon groupe d’amis. J’étais mon propre bourreau. Il fallait que je me comporte de la sorte pour être accepté socialement.»

Son autre vie, celle des sentiments amoureux inavouables, est racontée dans le film par la voix du cinéaste. Un récit à la fois personnel et épique, durant lequel l’homme trouve peu à peu la force de s’extraire d’un carcan. «Je me suis rendu compte qu’il me manquait quelque chose, le droit à l’amour. Je n’arrivais pas à reconnaître intellectuellement que j’étais homosexuel alors que j’étais pétri de désir pour les garçons, déjà à l’adolescence. C’était quelque chose d’interdit à mon époque dans mon milieu.» Il l’écrit enfin, dans son journal intime, «je suis homosexuel».

Puis le combat inlassable pour sa liberté et celle des autres ne s’arrêtera plus, s’ouvrant à de multiples champs. «Stéphane est extrêmement passionné, confie Isabelle Gattiker, directrice du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), proche du réalisateur et ayant suivi une grande partie de la fabrication du film. Il a un appétit féroce de vivre et de raconter des histoires. C’est très beau de le voir grandir. Son film raconte quelque chose sur le monde d’aujourd’hui, sur le besoin qu’on a de trouver sa place et d’être entendu.»

«Soit on se plie aux exigences en acceptant d’être enfermé, soit on retrouve la vérité, au risque de tout perdre.» Choisissant la deuxième option, après son coming out en 1994 et sa licence en droit, Stéphane Riethauser passe deux ans à New York pour se former à la lutte contre l’homophobie en milieu scolaire. Avant de rejoindre en Suisse la Fédération suisse des hommes gays et bis Pink Cross et de fonder Lambda Education qui lui permet de faire de la prévention. En 2000, le réalisateur, qui passe aujourd’hui son temps entre Genève et Berlin, a aussi réalisé «À visage découvert», premier livre témoignage qui a permis à des jeunes homosexuels de raconter leur histoire. Militant dans l’âme, Stéphane Riethauser souhaite aujourd’hui le rester, mais par le truchement de ses films. Bientôt il passera à la fiction, «pour raconter une histoire d’amour». Il n’en dira pas plus.

Créé: 29.10.2019, 08h53

Infos pratiques

«Madame»

Projections en présence du réalisateur:
Orbe, Urba, 7.11, 19h30

Payerne, Apollo, 8.11, 18h15

Chexbres, grande salle, 8.11, 20h30

Sans le réalisateur:

Vallée de Joux, La Bobine, 10.11, 10h30

Pully, City Club, du 1er au 29.11.

Bio Express

1972 Naissance à Genève d’un père Suisse et d’une mère Allemande.
1994 Coming out.
1996-1998 Vit à New York, travaille pour Gay Lesbian and Straight Education Network.
1999 Discours à la Gay Pride de Fribourg, création de Lambda Education, fait des séminaires de sensibilisation au sexisme et à l’homophobie en milieu scolaire.
2000 Publie «À visage découvert», Éd. Slatkine.
2003 Entre à la RTS comme réalisateur stagiaire, formation.
2004 Sa grand-mère paternelle, Caroline, décède.
2005-2009 Est réalisateur à la RTS, travaille, entre autres, pour «Temps présent» et «Mise au point».
2007 Monte Lambda Prod, 1er documentaire: «Le temps suspendu, sur les traces de Marius Borgeaud».
2009 Déménage à Berlin.
2012 Réalise «Prora», son premier court-métrage, 15 prix, 130 festivals.
2016 Réalise «Garten der Sterne» (Le jardin des étoiles).
2019 «Madame» est sélectionné dans plus de 20 festivals.

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