Madame la juge s’offre un «Strip-Tease» intégral

CinémaLes papas de l'émission culte capturent une juge en acier trempé. Plus fort que du cinéma.

Il ne faut pas marcher sur les escarpins de la juge bruxelloise.


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Mauvaise idée que de cueillir Jean Libon et Yves Hinant au petit-déjeuner, en les félicitant pour leur documentaire Ni juge, ni soumise. «C’est un film», grogne le premier dans un mélange d’accent bruxellois et de croissant veveysan (le duo était l’invité du Festival de films comiques en octobre dernier). Ensemble depuis vingt-cinq ans à l’enseigne de l’émission culte de la RTBF Strip-Tease, à l’antenne jusqu’en 2012, les compères ont brouillé les frontières entre les catégories, ouvrageant des perles de poésie du quotidien, au réalisme si brut qu’il flirte avec la fiction.

La même recette a présidé à la réalisation de Ni juge, ni soumise, portrait au long cours d’Anne Gruwez, magistrate wallonne si haute en couleur qu’on la jurerait sortie d’un casting, quelque part entre Benoît Poelvoorde et Yolande Moreau.

– L’idée de film est-elle née de la personnalité incroyable d’Anne Gruwez?
Jean Libon: En partie. Un producteur français nous a proposé un Strip-Tease pour le cinéma. On voulait filmer un polar, avec une enquête en fil rouge. Nous avions rencontré cette juge au hasard d’un sujet il y a une dizaine d’années, sans avoir accès à son bureau. On a tout de suite pensé à elle.

– Comment avez-vous reçu la permission de la suivre au gré de ses audiences, et surtout de son enquête?
Yves Hinant: Je bosse avec Jean depuis vingt-cinq ans, j’aime bien les choses impossibles. Pour avoir l’autorisation de filmer l’instruction, ça a pris deux ans et demi de demandes. Comme on est assez tenaces et qu’on sait être sourds aux «non», finalement ils ont dit oui.

– Pourquoi?
Y. H.: L’administration est comme une roue, avec des ouvertures et des fermetures. Il faut saisir le bon moment. On avait déjà pu le faire peu après l’affaire Dutroux: il y avait alors un procès de la justice et des flics. On avait pu leur démontrer qu’il serait bon qu’ils ouvrent leur porte et montrent la réalité.

– Justement, où se trouve le «vrai réel» dès lors qu’il est modifié par la présence de vos caméras, puis par le montage?
J. L.: Plus la situation est spéciale, moins la caméra la modifie. Si vous entrez avec une équipe dans un salon de coiffure où papotent deux amies, la présence de la caméra modifiera totalement leur relation routinière: la caméra est alors chaude et la situation froide. Au contraire, si vous débarquez chez un notaire au moment où il fait lecture du partage d’un héritage, la situation sera tellement unique et «chaude» pour tous que la caméra sera oubliée.

Y. H.: Raymond Depardon laisse seul le sujet face à une caméra, mais il se cache sous la table. Je trouve ça plus emmerdant que d’avoir une équipe face à soi, qui assume sa présence.

– Les prévenus pouvaient-ils refuser d’être filmés?
Y. H.: Oui. Je prenais contact à l’avance avec l’avocat. Il en discutait avec son client et signait une convention avant d’entrer. Aucun prévenu n’a changé d’avis entre le début et la fin. On a abandonné deux histoires, l’une parce que la personne s’adressait à la caméra, l’autre parce qu’elle n’était pas du tout à l’aise.

– Avez-vous développé de l’empathie envers certains cas?
J. L.: Non, nous ne faisions pas un film «moral» ou un plaidoyer. Les documentalistes, sous prétexte d’objectivité, sont pleins de compassion. Gentils mais excessivement malhonnêtes: ils montrent le monde tel qu’ils aimeraient qu’il soit, en fonction d’un plan préétabli.

Y. H.: Je n’aime pas les films militants, genre «on adhère avec le féminisme alors on fait un film là-dessus». Ça cloisonne. C’est comme la question du genre «documentaire ou film?» Pour moi, c’est une comédie, un drame, un polar, ce que tu veux.

– «Strip-Tease» était culte lors de ses diffusions. Le Net lui a-t-il offert une seconde jeunesse?
J.L.: Sans doute. C’était le but dès le départ, en 1985: laisser pour les générations futures un instantané de la société belge.

– La télé est-elle encore un médium pertinent?
J. L.: Absolument pas. C’est pour cette raison que nous sommes allés vers le cinéma. Quand j’ai commencé à la télé belge dans les années 1970, notre administrateur nous disait: soyez dérangeants! Aujourd’hui, on nous dit: pas de vagues! Trois quarts des stagiaires faisaient alors du journalisme, un quart de la communication et ils étaient la risée des autres. Aujourd’hui, la proportion s’est inversée, et ils en sont fiers.

(24 heures)

Créé: 06.02.2018, 19h10

Critique

Une enquête plus vraie que nature



On volerait bien un sac pour passer dans son bureau. Quoique… Si elle s’avère infiniment sympathique et truculente, Madame la juge d’instruction Anne Gruwez n’hésite pas à vous envoyer en taule. Avec le sourire. Magistrate en acier trempé, elle endosse à Bruxelles le costume des juges d’instruction, agents d’Etat aux compétences multiples et étendues. La caméra de «Strip-Tease» a réussi à se coller à elle durant trois ans, l’accompagnant sur les lieux d’enquête, l’observant auditionner des prévenus, la capturant chez elle, à la cuisine avec sur son épaule son rat domestique… Tout est réel mais tout se déguste comme une fiction grâce à la personnalité renversante d’Anne Gruwez et à l’enquête qu’elle commence au début de sa «collaboration» avec Jean Libon et Yves Hinant: un «cold case» vieux de 20 ans lié au meurtre irrésolu de deux prostituées, sauvagement assassinées dans les beaux quartiers de Bruxelles. Les nouvelles techniques ADN aidant, madame la juge reprend l’enquête.




«Ni juge, ni soumise»

Jean Libon et Yves Hinant
Docufiction (France-Belgique, 87’, 16/16)

***

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