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Milo Rau fait la justice au Congo

Avec son film «Le tribunal sur le Congo», le Bernois pousse la mise en scène jusqu’à l’intervention politique. Radical et courageux

Un membre d’un groupe rebelle témoigne le visage masqué à la barre du tribunal symbolique mis sur pied par Milo Rau en République du Congo.
Un membre d’un groupe rebelle témoigne le visage masqué à la barre du tribunal symbolique mis sur pied par Milo Rau en République du Congo.
VINCA FILM

Dans un geste politique, Milo Rau introduit des pans de réalité dans des pièces de théâtre, souvent qualifiées de «documentaires», que l’on a pu voir ces dernières années à Vidy ou à l’Arsenic. Mais l’assignation à la salle de spectacle ne lui suffit plus. Dans une logique déjà expérimentée avec le film Le procès de Moscou (2014), l’homme de théâtre suisse vient de sortir Le tribunal sur le Congo, nouveau film où il s’attaque sur le mode symbolique – la création d’un tribunal fictif mais libérant effectivement la parole – à des problèmes bien réels, en l’occurrence les troubles endémiques qui endeuillent depuis des années la République démocratique du Congo.

En une vingtaine d’années, les morts liés à l’extraction des minerais (l’or notamment) par des compagnies internationales – activité générant des troubles entre armée régulière et troupes rebelles – sont évalués «entre 5 et 7 millions». Corruption gouvernementale, expulsion illégale de villageois des sites visés, massacres perpétrés dans l’impunité, font partie du cortège des multiples crimes et violations des droits humains dont le pays est le théâtre. «Avec Compassion (ndlr: pièce de théâtre présentée à Vidy), je m’étais plongé dans la situation du Rwanda. La guerre m’intéresse», revendique Milo Rau au téléphone depuis la Pologne.

«Au Congo, le massacre dont j’ai été le témoin presque par hasard m’a mis sur la piste de ce pays, lieu d’une guerre économique mondiale qui implique la responsabilité directe de la Suisse, de l’Allemagne, de l’Europe, à travers le commerce des matières premières.»

En instituant le plus sérieusement du monde un tribunal dans l’est du pays, avec ses instances juridiques, son jury, ses experts, en y attirant des responsables politiques (le ministre de l’Intérieur, celui des Mines, le gouverneur de la province du Sud-Kivu), le metteur en scène malaxe désormais à même le réel, dans ce qui s’apparente plus à de l’intervention politique qu’à la création d’une œuvre d’art. «Oui, et l’impact a été très direct avec la démission des deux ministres puis celle du gouverneur!»

Une séquence du film le montre chez Jean Ziegler, actuel vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies (interdit de participation au jury du tribunal par l’ONU!), à détailler sur une carte les parallèles entre grands projets d’agriculture intensive ou d’extraction avec l’apparition de frictions et de violences. Derrière les deux hommes veille Che Guevara sur une affiche. Un modèle? «Il disait qu’il fallait plusieurs Vietnam. Je pense aussi qu’il faudrait plusieurs Congo. Je vais d’ailleurs les multiplier, j’ai déjà cinq nouvelles destinations, la prochaine devrait être l’Irak du Nord.»

Le metteur en scène espère en tout cas que les effets de son activisme dépassent les limites de ses théâtres d’opérations. «Il y a déjà eu des changements au sein du gouvernement congolais. Je souhaite aller plus loin. Ces procès sont symboliques mais l’on voit qu’ils peuvent avoir une influence politique directe. Le 29 janvier, notre tournée passera par Bruxelles et le Parlement européen. J’ai déjà eu des échanges avec Simonetta Sommaruga sur la traçabilité économique des matières premières, un thème promis à un bel avenir. Une grande partie de la richesse de la Suisse repose sur cette activité.» Jean Ziegler l’a par exemple rendu attentif au fait que, parmi les plus grandes raffineries d’or du monde, plusieurs ont leur siège en Suisse. «Nous sommes face à un capitalisme basique, très primitif et criminel.»

Si Le tribunal sur le Congo impressionne, c’est moins par sa facture purement cinématographique que par les discours qu’il permet de libérer et de confronter, documentant ainsi une action politique d’une efficacité étonnante, mais qui demande une préparation exigeante. «Pour convaincre les officiels de participer, il faut toujours commencer le plus haut possible dans la hiérarchie. Ensuite, il faut insister pendant des mois, quitte à s’humilier. Et ils finissent par craquer. Dès que l’on attire une partie, l’autre veut venir aussi. Et ils parlent. Car c’est leur habitude du pouvoir qui les incite à monopoliser l’attention. Quant aux survivants des massacres, ils viennent car c’est le seul endroit où ils peuvent dire ce qui s’est passé. Ils sont poussés par une nécessité.»

Le découragement n’a pas eu le dessus. «Dans ce genre de projet, on oscille entre le blues et l’utopie. Comme le dit Gramsci, il faut allier le pessimisme de la raison et l’optimisme de l’action.» L’entreprise n’était pourtant pas dénuée de danger. «Un expert, qui n’était pas de notre équipe, a disparu. Le plus risqué était probablement de revenir, l’an dernier, pour montrer le film sur place. Heureusement, la période était assez turbulente politiquement pour le président Kabila, l’attention était ailleurs.»

À entendre Milo Rau, l’attrait du danger ne serait pas étranger à ses nouvelles initiatives. «C’est vrai, cela crée une dépendance. Heureusement, il y en a d’autres, comme l’alcool, autrement tout devient trop monotone! (Rires.)» On quitte le metteur en scène en lui souhaitant de ne pas rencontrer trop vite «le dernier projet» pour le retrouver en mai à Vidy pour son Histoire du théâtre. «Le réel a besoin d’artifice pour apparaître. Mais, un de ces jours, je devrais peut-être songer à un projet plus humble. Comme un Molière ou un Musset!»

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