Mocky: la grande gueule du cinéma s’est tue

HommageÀ 86 ans, il avait tourné cent films et pestait continuellement contre le système.

Décédé hier, Jean-Pierre Mocky, ici en 2016, avait le regard de celui qui sait où il va.

Décédé hier, Jean-Pierre Mocky, ici en 2016, avait le regard de celui qui sait où il va. Image: JOEL SAGET

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«Noir comme le souvenir». C’était le titre d’un de ses nombreux films des années 80. Sa couleur traduit bien notre sentiment aujourd’hui. Mocky est mort. Le franc-tireur le plus radical du cinéma français, sempiternelle tête brûlée, râleur devant l’éternel, mais aussi cinéaste infatigable, s’épuisant dans des tournages autoproduits ne sortant même pas en salles, Mocky le terrible n’est plus.


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D’après les biographies officielles, il avait 86 ans. Mais il avait tellement l’habitude de mentir, de travestir la vérité, de raconter ce qui l’arrangeait, que même sa date de naissance n’est pas certaine. Pour l’état civil, c’est pourtant bien à Nice que Jean-Pierre voit le jour, le 6 juillet 1933. Le cinéma, il y débute devant la caméra. En 1950 pour Jean Cocteau, puis en 1953 pour Antonioni. Dans la foulée, il devient stagiaire pour Visconti et Fellini, et passe à la réalisation dès 1959. Le film s’appelle «Les Dragueurs» et se taille un joli succès.

Stars de l’époque

Mocky est lancé, et plus rien ne l’arrêtera. Il se paie même quelques stars de l’époque. Fernandel dans «La Bourse et la vie» (1965), Bourvil dans plusieurs films. Il s’essaie ainsi à la comédie satirique avant de passer le cap de Mai 68 haut la main. «Solo» (1969) constituera sa réponse au mouvement.

Les années 70 sont encore flamboyantes pour le cinéaste, la décennie suivante également. Tout le cinéma français défile devant sa caméra, et ses films, à quelques exceptions près, attirent le public. Le délirant «À mort l’arbitre!» (1984), l’un de ses chefs-d’œuvre, avec un Michel Serrault toujours fidèle au cinéaste, est pourtant un semi-échec. Qu’importe, il se refait avec «Le miraculé» (1987). Pourtant, l’homme ne va pas tarder à se retrouver enfermé dans son propre système.

Totalement indépendant, ce qu’il claironnera jusqu’à la fin de ses jours, Jean-Pierre Mocky, dès les années 90, finance ses propres films. De 1992 à 2017, il en tourne presque un par année. Le problème, c’est que personne ne les voit. Ceux-ci sortent dans la propre salle du cinéaste, Le Brady, à Paris, voire directement en vidéo après qu’il aura revendu son cinéma.

Les grandes décennies

En parallèle, le metteur en scène joue les mal-aimés et raconte sa marginalisation dans plusieurs livres («Je vais encore me faire des amis» ou «Mocky soit qui mal y pense») qui lui permettent de faire le tour des plateaux télé où il se livre à des numéros qui font le bonheur du zapping. C’est un Mocky provocateur, hâbleur et fort en gueule qu’on retrouve.

Les derniers films sont moins percutants. On peut dès lors affirmer sans problème que le grand Mocky remonte aux années 60 à 80, trois décennies ponctuées par plusieurs excellents films et quelques saillies subversives qui font un bien fou. Revoyez «Les Saisons du plaisir», et vous comprendrez que Mocky osait à peu près tout: mettre en scène Jacqueline Maillan en animatrice de minitel rose, imaginer une séquence de sodomie entre Richard Bohringer et Bernard Menez, et conclure cette joyeuse réunion par la fuite d’une centrale nucléaire condamnant tous les personnages.

Censuré, critiqué, honni par les uns, adulé par quelques autres, Mocky défie le système. Mais cette indépendance a un prix. Elle lui vaut le boycott d’une partie de la profession. On ne parle plus de ses films, les festivals l’ignorent, ses budgets diminuent, il doit faire les fonds de tiroir pour tourner ses films.

Décédé hier après-midi à son domicile, Jean-Pierre Mocky laisse derrière lui dix-sept enfants conçus avec différentes femmes (mais comment séparer le vrai du faux dans ce qu’il prétendait), cent films dont 72 longs-métrages, et le souvenir d’un vieux loup solitaire qui tirait sur tout ce qui bouge. Chaque interview avec lui était un régal, même s’il fallait ensuite trier ses propos avec prudence. Dire qu’il va nous manquer est un euphémisme. C’est pourtant déjà le cas.

Créé: 08.08.2019, 23h29

Une œuvre protéiforme

Films glaçants ou subversifs

Que restera-t-il de son œuvre protéiforme où le meilleur côtoie parfois le pire dans une anarchie imprévisible? De nombreux titres, assurément, et tout choix s’annonce forcément injuste avec Mocky. Entre les années 60 et 80, retenons un titre par décennie.

Des années soixante, on se souviendra de ce «Drôle de paroissien» avec Bourvil et Jean Poiret, deux de ses comédiens fétiches, dans lequel le premier pille les troncs d’églises entre deux prières sans se départir de sa placidité.



Des années 70, on pourra revoir le glaçant «Le Témoin» (1978), avec Philippe Noiret et Alberto Sordi embringués dans une affaire sordide de meurtre et de pédophilie.



Et pour les années 80, comment passer à côté du subversif «À mort l’arbitre!» de 1984, qui permet à Michel Serrault de se livrer à un numéro raciste dément tout en critiquant avec une férocité jamais égalée le monde brutal des supporters de foot.

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