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Les nouvelles drôles de dames

Réalisatrice futée, Jane Campion ose des héroïnes très trempées dans «Top of the Lake, China Girl».

Elisabeth Moss / Sally Bongers
Elisabeth Moss / Sally Bongers

Lors du dernier Festival de Cannes, la réalisatrice Jane Campion râlait. Près d’un quart de siècle après y avoir décroché la Palme d’or pour La leçon de piano, fait unique en son genre, la Néo-Zélandaise jugeait que sa dernière œuvre aurait dû avoir les honneurs du Palais des Festivals. Sauf qu’il s’agit d’une série de six heures, en deuxième saison de surcroît. Mais Top of the Lake, à l’instar de Twin Peaks ou Game of Thrones, explose les catégorisations. Du cadrage d’une humanité poisseuse au montage d’un suspense serré, cette suite China Girl ne porte aucune des tares habituelles de la production télévisée. Pas d’essoufflement sur la progression psychologique des personnages, pas d’exploitation flemmarde des acquis. Jane Campion transporte son héroïne à Sidney, dans la métropole aux foules anonymes, loin de la beauté vénéneuse des solitudes de son île natale qui préside à la première saison. Et surtout, la cinéaste comme ses confrères David Fincher avec House of Cards ou Mindhunter, Cédric Klapisch avec Dix pour cent et autre David Lynch, respecte trop sa vision pour la galvauder.

Elisabeth Moss la taiseuse

Top of the Lake 2 affiche ainsi toujours des héroïnes peu communes. De la troupe menée par une flamboyante leader au féminisme tyrannique ne demeure que Robin, l’inspectrice taiseuse et touchante à force d’être terne. La tronche butée sur un mental convalescent, cette trentenaire est incarnée par Elisabeth Moss, «victime consentante de la réalisatrice». La silhouette ingrate dans le tailleur-pantalon mal coupé, le mutisme obstiné, la fliquette revient au pays de ses fantômes. Jadis, adolescente, elle fut violée, engrossée. Aujourd’hui, elle veut affronter la fatalité, connaître l’enfant qu’elle a abandonnée. En parallèle, à peine Robin a-t-elle réintégré sa brigade qu’une affaire de crime crapuleux lui échoit. Le cadavre d’une jeune Asiatique a été retrouvé dans une valise sur la plage des surfeurs de Bondi. Très vite, il apparaît que cette clandestine appartenait à un réseau de prostitution. Dès les premiers épisodes de la saison 2, le scénario ne s’encombre pas de mystère. Les intrigues se développent assez vite pour comprendre qu’elles vont se fondre dans une gerbe inévitable. Impossible de dire plus sur ces coïncidences prévisibles, seul point faible dans une intrigue cuirassée de finesse émotionnelle. Après Mad Men et La servante écarlate, la comédienne Elisabeth Moss subjugue avec une puissance de feu machiavélique pour déjouer le convenu.» La voir travailler est pour moi très mystérieux et très beau, dit d’elle Jane Campion. Il m’est souvent arrivé de penser: «Mon Dieu, elle chante des notes que je ne savais même pas avoir écrites.» Tout se passe comme si elle empruntait des rivières souterraines.»

Kidman la rousse grisonnante

Autre recrue notable, Nicole Kidman avec qui la réalisatrice a travaillé sur Portrait of a Lady. «De toute façon, insistait Jane Campion, China Girl n’est pas de la télévision, je l’ai tourné avec les mêmes moyens que pour mes films de cinéma. De par sa durée, je le vois comme un roman, comme une histoire en six chapitres.» Avec l’élégance qui style Top of the Lake, où Holly Hunter en première saison, impose une autorité naturelle à un personnage des plus ambigus, la diva Kidman compose une infernale névrosée. Lesbienne intello branchée sur Germaine Greer, militante en instance de divorce avec un mâle bobo, mère d’une jeune fille en pleine explosion hormonale, l’actrice se royaume. Se propulsant dans un troisième age fictif, la splendide rouquine s’affiche en sorcière grimaçant rides et mèches grises. Mais en scénariste maligne, la responsable de cette métamorphose inattendue dope le discours, gratte les cicatrices, ôter tout vernis caricatural. Les failles infinies du désir humain se dessinent alors, qui ourlent les frustrations, les échecs, ambitionnent le plaisir. De quoi donner lieu à des joutes oratoires sur la politique à tenir en matière de Dieu, mort et amour. Après le succès de la série Big Little Lies l’an dernier, que la comédienne produisait, Nicole Kidman confirme son flair pour les projets décoiffants.

Gwendoline la chevaleresque

Autre actrice bourrée d’instinct et beaucoup moins prédestinée à réussir, Gwendoline Christie. Qui a tremblé pour Game of Thrones n’a manqué cette géante, fine lame en matière de tragédie, arme fatale au corps à corps guerrier. En dépit d’un rude héritage génétique selon les canons esthétiques contemporains, cette créature extraordinaire déménage, en adjointe de l’héroïne plus chevaleresque que simple cheval de compagnie. Jane Campion exploite son potentiel avec la ruse de Gulliver au pays des Lilliputiens, la transformant en colosse anxieux de pouponner. De sacrées drôles de dames, définitivement.

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