Nuri Bilge Ceylan ou le fruit âcre du «Poirier sauvage»

CinémaQuatre ans après sa Palme d’or, le cinéaste turc présente encore un film ample et douloureux

L’héritage des pères se dissimule-t-il, pour les fils, au fond du puits de l’inconscient? Une des questions que pose Nuri Bilge Ceylan dans «Le poirier sauvage».

L’héritage des pères se dissimule-t-il, pour les fils, au fond du puits de l’inconscient? Une des questions que pose Nuri Bilge Ceylan dans «Le poirier sauvage». Image: DR

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Pour une fois, Cannes n’a pas rendu de grands services à Nuri Bilge Ceylan. Si le cinéaste y a présenté la plupart de ses films, son dernier, «Le poirier sauvage», n’a pas fait exception, mais, programmé en fin de parcours du prestigieux festival, il a peiné à se dégager de la sélection officielle. D’autant plus que sa durée – un peu plus de trois heures – a pu dissuader une critique déjà décimée par son marathon cinématographique.

Pas de prix pour ce film ample et ambitieux, même si, de ce côté, l’auteur turc n’a jamais eu à se plaindre de la Croisette, décrochant le Grand Prix du jury pour «Uzak» en 2003 et pour «Il était une fois en Anatolie» en 2011, le Prix de la mise en scène pour «Les trois singes» en 2008 et jusqu’à la distinction suprême, la Palme d’or, pour «Winter Sleep» en 2014.

Sinan, le protagoniste du «Poirier sauvage», se présente en jeune homme qui, suite à ses études, retourne dans sa famille, animé par des ambitions littéraires – dans ses bagages, un manuscrit qui donne son titre au film – et par son rejet d’une existence médiocre – il entend s’enfuir au plus vite de sa morne ville de périphérie. Comme il l’affectionne dans bon nombre de ses réalisations, Nuri Bilge Ceylan ne suscite pas d’intrigue bien délimitée pour donner un motif au destin de son personnage, qui pourrait tout aussi bien s’apparenter au héros d’un roman d’apprentissage.

Concentrant les efforts de l’aspirant littéraire, ses velléités de publier ouvrent des scènes aussi cocasses que déprimantes. Sa rencontre avec le maire et un entrepreneur de la région portent des stigmates provinciaux flaubertiens. Le premier élan du «Poirier sauvage», flirtant avec les teintes de la comédie, ne manque d’ailleurs pas d’humour avec ses digressions sur la promotion régionale ou les bienfaits du travail. L’altercation avec un écrivain local à succès prend une tournure plus nerveuse et provocante, mais, dans son abrasivité même, conserve au jeune rebelle une combativité salutaire.

Tableaux entrelacés

L’ensemble échappe pourtant au récit trop bien ordonné et avance par tableaux entrelacés, sans finalité déterminée, autant rythmé par épiphanies – ses retrouvailles avec la belle et désabusée Hatice – que par des scènes qui empruntent délibérément au théâtre ou au roman dans leur recours aux dialogues. Parfois raillé pour le mutisme de ses films, poncif critique envers l’auteurisme, Nuri Bilge Ceylan avait déjà largement rompu avec cette inclination dans «Winter Sleep» où une très longue séquence était constituée d’un tête-à-tête entre un frère et sa sœur.

Cette façon d’hybrider son cinéma avec des recours littéraires s’avère ici plus équilibrée, notamment dans les échanges de Sinan avec ses deux amis imams, moment qui ne prend sens – avec beaucoup de subtilité – que si l’on songe aux dérives islamiques actuelles de la société turque.

Cette dimension politique demeure suspendue en arrière-fond du «Poirier sauvage», même si sa thématique la plus explicite demeure le rapport au père, peut-être une suggestion de plus à l’heure de la présidence autoritaire de Recep Tayyip Erdogan. Celui de Sinan, enjoué mais faible dans son rapport au jeu, ne s’attire que le mépris de son fils. L’atavisme et tout ce qu’il comporte de malaise, de déni, de honte sociale, traverse le film comme une douleur grandissante, menaçant de le faire basculer dans la tragédie. L’orgueil déçu et l’inachèvement du fils n’appelle-t-il pas le meurtre du père?

Sur une trame très classique, Nuri Bilge Ceylan complexifie les figures, étoffe le propos, démultiplie les détours – prenant même le risque de quelques incursions dans des visions fantasmées, à l’aura presque fantastique – mais conservant à son portrait d’une jeunesse incertaine une richesse de reflets et d’influences qui permet d’innombrables lectures.

Admirateur légitime d’Antonioni, de Bergman ou de Tarkovski, l’auteur turc ne se contente pas de créer une belle œuvre. Il démontre que le cinéma, dans ses parentèles, dans ses bâtardises aussi, cette capacité à amalgamer les genres, développe un territoire aux questionnements et aux repères sans frontières. En ce sens, et sans provocation, Nuri Bilge Ceylan ne serait-il pas le plus grand cinéaste européen?

Créé: 28.08.2018, 11h58

Le film

Lausanne, Cinéma Bellevaux
Drame (Turquie, 188’, 16/16).
Cote: ***

Nuri Bilge Ceylan en dates

1959
Naissance à Istanbul le 26 janvier.
1961
Grandit à Yenice, dans la province de Çanakkale.
1964
Premier intérêt pour la photo.
1985
Voyage à Londres et à Katmandou avant son service militaire.
1995
Son court-métrage, «Koza», est nominé à Cannes.
1998
Premier long-métrage et premiers prix avec «Kasaba».
2002
«Uzak».
2006
«Les climats» écrit et interprété avec sa femme, Ebru Ceylan.
2008
«Les trois singes», prix de la mise en scène à Cannes.
2011
«Il était une fois en Anatolie».
2014
«Winter Sleep», Palme d’or.

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