«Je ne suis pas un opposant à la chasse»

InterviewUlrich Seidl débusque le goût du sang en Afrique dans «Safari».


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L’œuvre d’Ulrich Seidl se construit entre fictions et documentaires, deux approches que le cinéaste autrichien entremêle volontiers. Son dernier film, Safari, appartient à la seconde catégorie et voyage en Afrique, à la rencontre de chasseurs européens venus tuer un gnou, un zèbre ou une girafe. Dès son film Amour bestial de 1995, le réalisateur s’était penché sur le monde animal et les rapports parfois ambigus qu’entretiennent les hommes avec lui. L’animalité en miroir de la société. Après avoir livré une magistrale trilogie de fiction (Amour, Foi et Espoir) et le documentaire Sous-sols sur les lubies des gens dans leur cave, il propose un nouveau reportage qui a le goût du sang.

Pourquoi avoir voulu tourner Safari?

Pour plusieurs raisons. La première est que la chasse m’intéresse depuis longtemps. Le fait de tuer des animaux dit quelque chose sur la société des hommes, c’est un thème social. Ensuite, chacun de mes films amène des idées pour le suivant et sur Sous-sols (Im Keller) j’avais rencontré un couple qui chassait depuis 15 ans en Afrique du Sud et possédait un mur entier de trophées dans sa cave. D’autre part, la question n’était pas tant d’aller voir la chasse en Afrique, mais de voir comment elle se caractérisait par rapport à des chasseurs venus d’Europe et comment la thématique se mélangeait à celle des vacances.

Rien de militant, d’antispéciste dans votre démarche?

Je ne suis pas un opposant à la chasse et je ne trouverais pas juste qu’un réalisateur fasse un film sur ce thème en y étant opposé. Ce serait trop facile. Il faut se préoccuper de poser les bonnes questions et ne pas arriver avec des conceptions toutes faites. D’ailleurs, le film, s’il ne juge pas, dit tout de même quelque chose au spectateur.

A-t-il été facile de convaincre les chasseurs?

Rien de très compliqué ou de fastidieux: il y a bien assez de chasseurs. Des pays comme l’Afrique du Sud ou la Namibie en sont pleins, il faut juste trouver les bons même si 90% d’entre eux ne se laissent pas filmer car ils savent que la chasse a une mauvaise image, et ils sont prudents. Il faut trouver des gens qui sont d’accord car ils assument ce qu’ils font. J’ai eu de la chance de rencontrer la famille de Safari, car on ne sait jamais ce que l’on va trouver à l’avance.

Ce couple et ses enfants représentent les chasseurs qui ne se justifient jamais mais sont au contraire toujours très fiers de leur activité…

Oui et il est intéressant de voir comment cela fait réagir les spectateurs lorsque nous avons réalisé des projections publiques. Chacun tire le film du côté de ses valeurs. Les chasseurs disent que c’est exactement ça, que tout est en ordre. Sur la même base, ceux qui sont du côté de la protection des animaux disent qu’il faut interdire cette pratique.

La séquence où une girafe se fait abattre est éprouvante…

Je comprends bien et il y a toujours des gens qui pleurent à ce moment. Mais d’autres ne la ressentent pas ainsi.

Ne craignez-vous pas que cette famille, dont les noms apparaissent au générique, soit harcelée?

Non, il n’y a pas de problème. Encore une fois, c’est simple quand les gens assument ce qu’ils font. Je les ai d’ailleurs invités à la première au Festival de Venise où ils ont ouvertement côtoyé des journalistes, sans se cacher.

Ce qui frappe, c’est de mesurer la différence de valeurs au sein de la société européenne. La «gentille girafe» que l’on montre aux enfants peut devenir une proie que l’on est fier de tuer.

Oui, naturellement, j’avais en tête ces questions de société. Je voulais aussi montrer la notion de plaisir à tirer, les émotions de la chasse, l’excitation, le soulagement, les congratulations, les embrassades. D’un autre côté, il faut aussi dire que si l’on est contre la chasse, il faut aussi se positionner contre l’industrie animale de la viande qui torture les bêtes de leur naissance à leur mort, ce que ne vivent pas les animaux d’Afrique.

Ne pensez-vous pas que le film pourrait créer une polémique dans d’autres pays que l’Autriche?

Je ne sais pas, mais il faut aussi dire que la chasse est un commerce dans le monde entier, du Canada aux pays de l’Est.

Créé: 21.02.2017, 21h27

«Le fait de tuer des animaux dit quelque chose sur la société des hommes, c’est un thème social», Ulrich Seidl Réalisateur

Critique

La chasse bien dépecée

L’affaire commence avec un vieux gnou tiré sans peine, qui illustre les justifications des chasseurs: ça rapporte sept à huit fois plus d’argent que le tourisme conventionnel et ça renouvelle mieux ainsi le cheptel. Du gnou, on passe à l’antilope, puis au zèbre, avant de passer au clou du spectacle, une brave girafe, qui remue son cou de manière atroce avant de s’effondrer devant ses congénères. Les qualificatifs n’engagent que le soussigné. A chaque fois, les chasseurs se serrent dans les bras et prennent des photos en prenant soin de placer un caillou sous la gueule de l’animal pour qu’il ait plus fière allure. Puis il faut évidemment dépecer la bête et ce sont des Africains noirs qui s’en chargent, trop heureux de pouvoir croquer la viande. Si Seidl ne juge jamais ces Bidochons en vadrouille africaine qui se contentent de s’abreuver de bière dans un mirador, la juxtaposition de toutes les séquences, dont celle de cet organisateur qui regrette que l’on ne puisse plus faire des comparaisons entre les races sous peine d’être taxé de raciste, donnent surtout une drôle d’image de la culture européenne qui trouve peut-être dans Safari l’élitisme exotique de ses valeurs carnivores. Un film sanglant, à méditer.



Safari

Autriche, 81’, 12/14
***

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