Peter Greenaway sacré maestro par Visions du Réel

CinémaLe Festival a décerné son prix «Maître du Réel» au cinéaste anglais. Rencontre avec ce créateur de «peintures avec bande-son»

Peter Greenaway, cinéaste anglais mais baroque. «Je viens d'une île froide et pluvieuse appelée Grande-Bretagne, je pense que les Italiens sont ceux qui me comprennent le mieux car il savent ce qu'est le baroque.»

Peter Greenaway, cinéaste anglais mais baroque. «Je viens d'une île froide et pluvieuse appelée Grande-Bretagne, je pense que les Italiens sont ceux qui me comprennent le mieux car il savent ce qu'est le baroque.» Image: Oscar Gonzalez/NurPhoto/Corbis

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Dans son dernier film, Que viva Eisenstein!, Peter Greenaway imagine le fameux cinéaste russe déclinant l’offre de ses collègues d’aller filmer les inondations qui font rage au Mexique, pays où il s’est temporairement installé. «Le réel ne m’intéresse pas», rétorque-t-il. Et l’Anglais abonde, hier, depuis son hôtel nyonnais, au moment de recevoir le prix «Maître du Réel» de Visions du Réel. «Non. Dieu s’est déjà occupé de la chose, pourquoi devrais-je essayer de le copier?» poursuit le Britannique, en maître, surtout, de la repartie ironique.

Le Festival se serait-il trompé de récipiendaire? Certainement pas, puisque le cinéma de Peter Greenaway, 74 ans, a développé en quarante ans un vocabulaire parmi les plus originaux du septième art, un lexique et une grammaire propres à servir tous les réalisateurs, fussent-ils les plus documentaires.

«Le cinéma est un langage! martèle-t-il. Les Français l’ont dit depuis longtemps: il n’y a plus de contenu ou alors c’est le langage lui-même. J’aime cette idée et mon cinéma en est très conscient: quand vous regardez un de mes films, vous regardez un film et vous ne faites rien d’autre.»

«Le cinéma se meurt, et vite»

Cet acharnement à défendre le langage cinématographique surprend pourtant de la part de celui qui en prophétise volontiers la fin. «Le cinéma se meurt, et vite. Ou alors il n’est qu’à l’état embryonnaire, 120 ans après ses débuts, puisque les gens en sont toujours à se demander ce qu’il est… D’ailleurs, sous ce terme, on ne trouve souvent que de l’illustration de texte et encore, basée sur de la littérature du XIXe et même pas du XXe. Où sont les Perec, les Borges? Où sont les auteurs contemporains? Je ne vois que du Jane Austen, du Zola et du Dickens…»

Le grand modèle esthétique de l’auteur de Meurtre dans un jardin anglais demeure celui de la peinture, discipline qu’il avait d’abord élue avant de bifurquer vers le cinéma. «Personne n’est plus important que les peintres, c’est pourquoi je voulais en être un. Ils dessinent le monde humain. Comme le disait Giacometti: il y a peu de chances que votre grand-mère connaisse Picasso mais Picasso sait tout de votre grand-mère! Mais la plupart des réalisateurs ne savent rien de la peinture. Ils sont illettrés en la matière, inconscients de 8000 ans de production visuelle. C’est une tragédie. De mon côté, je réalise peut-être des peintures avec bande-son.»

L'oeil et l'oreille

Car le son, principalement la musique, a toujours été une dimension importante de ses créations, marquées par «trois générations de compositeurs minimalistes», que ce soit Michael Nyman, John Cage ou Philip Glass. «Vous pouvez en faire sans musique et certains l’ont fait. Mais c’est toujours une sorte d’appauvrissement, car l’excitation de son alliance avec les images est toujours très profonde. Et tout le monde semble d’accord, à voir la floraison des vidéos pop!»

Même s’il va sortir, au livre, sa propre version des 1001 nuits – «pas celles des princesses, mais plutôt celles des taximen new-yorkais» –, le cinéaste se méfie comme de la peste de la narration quand elle prétend régir un film. «J’aime la littérature, mais, en matière de films, je suis antinarratif. C’est une perte de temps et ce n’est pas l’affaire du cinéma qui se préoccupe d’images. Vous voulez être romancier? OK, mais restez loin du cinéma où tous les scénaristes devraient être flingués.»

Ne lui parlez pas non plus des philosophes, ils ne rivalisent pas avec ses chers peintres. «Michel Foucault a écrit Les mots et les choses, mais il emprunte toutes ses notions à Picasso et aux postimpressionnistes. Il a juste mis en mots ce qu’ils avaient peint bien avant lui.» Les sculpteurs peuvent parfois trouver grâce à ses yeux, lui qui prépare un film sur Brancusi.

Cet intransigeant a eu beaucoup de chance dans le monde impitoyable des producteurs. «Jeune, j’ai présenté mes courts métrages au Festival de Rotterdam, où j’ai rencontré Kees Kasander, enthousiasmé par mes films, et qui m’a dit: tant que tu ne me demandes pas de filmer Elizabeth Taylor en train de se faire baiser par vingt cochons sur un porte-avions américain, je m’occuperai de ta carrière. Et il s’en occupe toujours!»

Encore motivé par son obsession de peintre sonore, ce grand baroque ne rend pas les armes et poursuit son œuvre. «Même si les gens ne savent plus ce qu’est le cinéma muet et que 95% d’entre eux ne voient plus les films dans les salles… à part en festival!» (24 heures)

Créé: 20.04.2016, 10h32

Rétrospective à Lausanne

Jusqu’à la fin du mois, tous les films de fiction de Peter Greenaway sont à voir ou à revoir à la Cinémathèque suisse de Lausanne, de The Falls (1980) à Que viva Eisenstein! (2015). Sélection de trois incontournables dans sa filmographie:

«Meurtre dans un jardin anglais» (1982)
Son premier succès. Des perspectives de dessin piégé. Une énigme presque insoluble, mais qui «donne l’envie de revoir le film». Chef-d’œuvre.
Cinématographe, je 28 (15h). V.o. s.-t.

«La ronde de nuit» (2007)
L’Anglais d’Amsterdam donne sa version du biopic et s’empare de la figure de Rembrandt. Théâtral en clair-obscur rondement mené.
Cinématographe, ve 22 (18h30). Paderewski, je 28 (21h). V.o. s.-t.

«Zoo» (1985)
Le plus fou de ses films, celui dont il rêverait de faire un remake, avec plus de moyens. La notion du double, du monde comme arche et une palette de lumières déclinées en alphabet. Délirant et ambitieux.
Cinématographe, di 24 (18h30). V.o. s.-t.

Programme complet:
www.cinematheque.ch

Visions du Réel

Nyon, divers lieux
Jusqu’au sa 23 avril
Rens.: 022 365 44 55
www.visionsdureel.ch

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.