«Au prince charmant, j'ai préféré les plaisirs du sexe»

CinémaDans «Blanche comme neige», la réalisatrice Anne Fontaine croque la pomme des frères Grimm avec une audace jubilatoire. Interview.

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A rebrousse-poil des convenances qui sévissent désormais jusqu’à la tyrannie du politiquement correct, Anne Fontaine adapte «Blanche-Neige». Indépendante et multiple, la cinéaste suit son instinct avec une jubilation provocante. Dans sa relecture des frères Grimm, une marâtre jalouse (Isabelle Huppert) écarte toujours sa pure belle-fille Claire (Lou de Laâge), l’orpheline perdue en forêt trouvant refuge chez un bûcheron. Mais cette héroïne impulsive va se dépuceler de ses innocences dans les bras de 7 prototypes masculins. L’un grincheux, l’autre timide, etc. Le curé du village officiera en sage, comme le Prof du conte. Une comédie acidulée à croquer sans modération.

Que nous raconte Blanche-Neige aujourd’hui?
Depuis longtemps, j’avais en tête cette fille solaire qui découvrirait la sensualité dans des corps multiples. Au lieu de s’imposer un amour unique, elle s’autoriserait à ne pas choisir. Au prince charmant, j’ai préféré les plaisirs du sexe. Un peu comme si elle avait un amant à 7 têtes, des êtres qui ne sont pas nains. Platonique, fantaisiste, paresseux… chacun possède une énergie différente.

En devient-elle prédatrice?
En même temps, c’est plus complexe. Au même titre que la marâtre n’agit pas que par jalousie. Cette femme fanée tombe amoureuse de la jeunesse, d’une beauté qui fut la sienne. Elle mue en mère de substitution. J’ai voulu que la spontanéité triomphe, atomise les clichés, qu’ils s’évaporent.

Isabelle Huppert, 66 ans, joue à fond l’autodérision, non?
En grande actrice, elle savait que ça lui irait parfaitement d’aller vers un deuxième degré le plus intime, une légère dérision de sa propre image. Elle se la joue fragile et vénéneuse, dans la souffrance de cette femme qui perd l’être aimé, dans la fantaisie d’une actrice aux prises avec des codes hitchcockiens, la pomme empoisonnée, les lunettes noires, la décapotable qui file à toute vitesse sur ces routes de montagne. Ce conte cruel permettait un voyage libre, qui ne soit pas naturaliste.

Vous donnez à vos acteurs fétiches des rôles étonnants. Étaient-ils surpris?
Complices en tout cas! Benoît Poelvoorde en libraire sadomasochiste ou Vincent Macaigne en hypocondriaque… c’est le plaisir de pouvoir déplacer des comédiens hors de leur sphère habituelle. Et de les voir me suivre. Encore une fois, le conte de fées, balisé par des repères universels de l’ordre de l’enfance, pousse paradoxalement, à se réinventer.

Au point de ne plus nommer les amis de Blanche-Neige?
Joyeux, Simplet, Dormeur… cela m’aurait semblé trop plaqué, limitatif et unidimensionnel de les évoquer directement. Je voulais rester dans le fantasme ludique, le malaxer dans toute sa dimension élastique et l’étirer vers une fragilité masculine plus inédite.

Que pensez-vous du label «cinéaste féministe»?
Un peu chiant, n’est-ce pas? Ou ennuyeux, pour le moins. Si je réalise des films forcément féminins, je les espère d’une gaieté humaniste, libératrice et jouissive, décloisonnée de la seule exigence militante. Le terme de féminisme m’a toujours semblé réducteur. Le cinéma doit rester l’art de l’imaginaire, qui rend réel ce qui ne l’est pas, touche ces luttes intérieures jusque dans leur mystère.

Rêvez-vous en transformant Prof en curé tolérant?
J’en connais pourtant, de ces prêtres qui prônent plus de bienveillance par rapport aux pratiques sexuelles. De surcroît, celui-ci cite Saint-Augustin qui a prêché cette tolérance. Une maxime qui me semble porter une vision extrêmement encourageante.

«Nathalie» et sa call-girl délurée et autres «Coco avant Chanel»: pourquoi aller vers ces femmes indépendantes?
Par empathie personnelle, j’imagine. Remarquez, c’est une thématique aussi vieille que le monde. Et même taxées de déviance depuis les temps anciens, la désobéissance et l’anticonformisme des femmes sont de riches tremplins dramaturgiques. Comme un déclic pour se projeter dans des zones vierges.

Vous avez débuté par la danse. Réaliser, était-ce se rebeller?
Sans doute l’envie de transmettre mon expérience, de lutter contre l’image de la femme «faire-valoir de l’homme», telle qu’elle est encore véhiculée par beaucoup de films.


«Blanche comme neige»
Conte
Fr., 112’, 14/14
Cote: ***

Créé: 09.04.2019, 12h03

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