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Sara Forestier fait son cinéma toute seule

À 31 ans, la comédienne réalise M, un premier film au charme romanesque, qui célèbre des amours balbutiantes entre un analphabète et une mutique. Furieusement parlant.

Sara Forestier
Sara Forestier
GETTY

Sara Forestier donne toujours l’impression de passer en bourrasque blonde pleine de désirs et d’angoisses. Il y a une quinzaine d’années, la «petite» déconcertait déjà. Dans L’esquive, cette adorable inconnue était-elle ce joli cœur classique qui récitait Marivaux dans le texte, ou une authentique gosse de banlieue à l’argot tchatcheur? L’actrice a confirmé savoir tout jouer.

«Déjà une demi-vie de cinéma, c’est vrai. J’ai toujours su ce que je voulais et c’est arrivé simplement. Pareil avec la mise en scène.» Car la voilà réa­lisatrice, auteure de M, film fantasque et amoureux, fraîchement posé dans les lumières de la ville. «Ah, Chaplin… ma référence. Mes héros cachent chacun un handicap en mettant le focus sur l’autre. Mo l’analphabète se sauve en sauvant Lila la mutique, et vice versa. J’ai cette histoire en moi depuis mes 16 ans, sans avoir jamais eu aucun doute sur l’envie de la matérialiser. De manière aussi absolue, je peux dire que, dans dix ans, je ne ferai plus de cinéma.»

Comment pouvez-vous être si certaine de faire vos adieux au cinéma en 2027?

Pour moi, il est beaucoup trop malsain d’exister dans ce monde trop virtuel.

Pourtant, vos choix de films ne vous orientent-ils pas vers le réalisme social, «la vraie vie»?

Et ce n’est pas la vraie vie. L’acteur, l’actrice, le réa­lisateur… ils ne font que prétendre. Cela ne peut pas être sans conséquence. En fait, je crois que je suis allée vers le cinéma pour justement ne pas régler les choses de ma vraie vie. Et j’en ai pris l’habitude! Il est si confortable de jouer une émotion, puis de refermer le chapitre. Ça entretient une forme de perversion, vous planquez certaines impulsions sous un couvercle… Je me suis créé un sas de protection. Mais, avec le temps, il apparaît que tout ça n’est pas forcément bien rangé, ne résout pas le problème.

L’esquive, le film qui vous révèle, portait donc bien son nom. Il traitait déjà du langage comme M. Coïncidence ou obsession?

Esquiver, tout en essayant de provoquer, oui. C’est très curieux d’ailleurs, cette quête doublée d’un aveu d’impuissance. Les mots manifestent tant la sensibilité de celui qui les prononce. Ils définissent son identité, son charme même.

Vous êtes une des rares actrices à ne pas vous être disputée avec l’irascible Abdel Kechiche…

Sans doute parce qu’il fonctionne par «claque» de vérité et que je peux encaisser. Nous nous sommes apprivoisés, et à mesure de notre envie de bosser, il a étoffé mon rôle. Un truc est né entre nous.

Blier, Lelouch, Resnais vous ont dirigée. En quoi vous ont-ils inspirée en tant que cinéaste?

Oh, un film, de son tournage jusqu’à l’écran, ressemble à la personnalité de son auteur. En fait, j’ai retenu que, chacun à leur manière, possédait une manière propre d’aimer un personnage, une histoire, et que ça imprimait ensuite l’émotion.

Avec le recul, savez-vous pourquoi vous êtes devenue actrice et réalisatrice?

Dans les êtres, ce sont les accidents qui créent la beauté. Le côté académique me barbe et m’effraie. Je trouve des histoires dans les failles. Du coup, parler «juste» me paraît moins riche. Je n’ai pas un cursus scolaire très étoffé. J’ai par exemple découvert Proust parce que je devais le jouer. Et j’avoue, c’est le seul choc littéraire que j’aie connu. Là encore, je dois relativiser puisque je dois avoir lu cinq livres en tout et pour tout dans mon existence! J’ai un rapport frontal avec le langage. L’argot, ses clashs et son panache, me cause parce qu’il contient une énergie moderne et directe, un parfum vivace qui suggère des contextes instantanés. Le mot se lie à un moment, échappe à la banalité.

M se prononce «aime», évoque au cinéma M le maudit de Fritz Lang, ou Mo votre héros. Plus encore?

Dans M, il y a tout ça. Avec en plus l’essence même de mon écriture, soit la lettre isolée. Et puis, j’aime la calligraphie majestueuse du M, ses deux jambes qui tendent à la dualité. Je voulais inscrire le film dans une simplicité binaire qui restaure l’ordre dans le chaos. Au départ, j’avais plein de fioritures, puis les complexités savantes se sont écartées. J’ai dépouillé vers la pureté pour fonctionner plus par le ventre que par le cerveau. Avec des frémissements sur les visages, de l’émotion brute en pleine rétine.

Le résumé pourrait décourager. Comment éviter le piège du misérabilisme?

En suivant l’émotion, la vérité aussi. L’histoire d’amour prime de manière animale. Je voulais que la douleur de mes personnages se ressente, comme un souffle vif et cru.

Avez-vous, comme votre héros, le regret de ne pas avoir eu une scolarité normale?

Psychologiquement, oui, pour moi, de manière égoïste. Je regrette de ne pas avoir eu le loisir de plus utiliser ma cervelle. J’ai tellement mis l’émotion au premier plan dans ma vie, tant habituée à m’en remettre à l’émotion reine! Au quotidien, du coup, je dois apprendre à gérer ce facteur. Car les autres gens ne fonctionnent pas comme ça. Notez, moi, je n’en suis pas ennuyée. Ça ne me dérange pas d’être animale, frontale, brute, toujours dans l’ici et maintenant. Même si j’avais des enfants, je resterais ainsi, à l’aise dans cet état primaire. Je comprends les règles sociales mais j’essaie de ne pas les laisser envahir mes journées. Je refuse l’idée de passer des millénaires à vivre dans des sociétés formatées.

Comment ça se pratique au quotidien?

Pff… J’ai souvent un décalage énorme avec les gens. Je l’observe sans cesse dans mes rapports sociaux ou amoureux. J’attends une «entièreté» en face, quelqu’un de palpable, authentique, total.

Et ça se trouve?

En fait, l’interlocuteur s’adapte. Ou s’enfuit quand je suis trop sauvage, trop spontanée.

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